La canneberge pourrait-elle permettre de freiner le développement de bactéries toujours plus résistantes aux antibiotiques ? Des chercheurs de l’Université McGill et de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) ont démontré qu’un extrait du petit fruit acidulé rendrait les bactéries plus sensibles aux antibiotiques et les empêcherait de développer une résistance.

Audrey-Maude Vézina
La Presse

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère la résistance aux antibiotiques comme « l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement ». Le Québec n’est pas épargné. En 2017, les cas de gonorrhée résistante étaient en hausse. Près de 50 % des souches testées de la bactérie responsable de l’infection transmissible sexuellement présentaient une résistance à au moins un antibiotique.

La résistance se développe naturellement avec l’utilisation d’antibiotiques. C’est un processus de sélection naturelle. Les bactéries les plus résistantes survivent au médicament et continuent de se multiplier. Des superbactéries, impossibles à tuer avec les antibiotiques courants, peuvent même apparaître à la longue.

La surutilisation des antibiotiques aggrave le phénomène d’antibiorésistance. Chaque jour, environ 21 Canadiens sur 1000 prendraient des antibiotiques, et ce n’est pas toujours justifié. Certaines personnes prennent à tort des antibiotiques lors de rhumes ou de grippes. L’administration préventive d’antibiotiques aux animaux d’élevage peut aussi contribuer au phénomène.

Pour compenser la résistance au médicament, la dose nécessaire augmente, et ce n’est pas sans danger. Les antibiotiques sont dommageables pour le corps. Ils tuent les bactéries sensibles au médicament, mais aussi des bactéries bénéfiques pour la santé comme celles de la flore intestinale. Ils provoquent aussi des effets secondaires comme des troubles digestifs.

Le petit fruit à la rescousse

Nathalie Tufenkji, ingénieure chimiste et professeure à l’Université McGill, et Eric Déziel, microbiologiste et professeur à l’INRS, travaillent à une façon de conserver l’efficacité des antibiotiques en gardant une dose raisonnable. Ils utilisent des extraits de molécules appelées proanthocyanidines. Les chercheurs ont testé l’effet de ces molécules sur trois bactéries responsables d’infections telles que les infections urinaires : Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa et Proteus mirabilis. Les deux premiers agents pathogènes sont considérés comme présentant un risque « critique » par l’OMS.

L’extrait de canneberge a deux effets sur la bactérie. D’abord, il rend la paroi de la bactérie plus perméable aux antibiotiques. Ceux-ci entrent donc plus facilement. L’extrait ralentit aussi les mécanismes qui permettent aux bactéries d’évacuer le médicament.

« Dans les bactéries, il y a des pompes qui servent à éjecter les antibiotiques. On a vu avec plusieurs méthodes expérimentales que ces molécules de canneberge bloquent la pompe. Et si la pompe est bloquée, les antibiotiques sont pris dans la bactérie. Il y a alors une accumulation qu’on n’aurait pas eue autrement », explique Nathalie Tufenkji.

Cette accumulation permet de réduire la dose nécessaire.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE 

Nathalie Tufenkji, ingénieure chimiste et professeure à l’Université McGill

La raison pour laquelle ça prend de grosses doses d’antibiotique, c’est que la bactérie est tout le temps en train de l’éjecter.

Nathalie Tufenkji

Les chercheurs ont aussi remarqué que les bactéries traitées simultanément avec l’extrait de canneberge et l’antibiotique ne développaient pas de résistance, contrairement à celles qui recevaient uniquement l’antibiotique. La bactérie ne développe pas non plus de résistance à l’extrait de canneberge. Un élément très important, selon Nathalie Tufenkji, puisque la bactérie restera sensible au composé.

Des drosophiles aux souris

Les chercheurs ont démontré l’efficacité de l’extrait avec des bactéries en culture. Les organismes baignaient dans une solution nutritive dans laquelle était mélangé l’extrait de canneberge. Ils ont ensuite refait l’expérience avec des drosophiles, ou mouches à fruit. Ils voulaient vérifier l’effet de l’extrait lorsqu’il est métabolisé par un animal. La prochaine étape est de reproduire l’expérience chez les animaux comme la souris. Si l’extrait a le même effet, des antibiotiques devenus inefficaces pourraient redevenir utiles.

À terme, il y aurait différentes façons de combiner l’extrait de canneberge avec les antibiotiques chez l’humain, mais elles restent encore à démontrer. « On peut s’imaginer que le manufacturier pharmaceutique pourrait incorporer l’extrait dans la capsule d’antibiotique. Une autre approche pourrait être de donner une capsule de l’extrait avec l’antibiotique », propose Nathalie Tufenkji.