L’homme de Néandertal a longtemps été présenté comme un cousin fruste de l’Homo sapiens. Des découvertes récentes montrent qu’il était au contraire capable de spiritualité, d’art et d’évolution technologique. Une exposition à Gatineau raconte cet été le changement de perspective.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Différent mais semblable

PHOTOMONTAGE LA PRESSE/PHOTO J.C. DOMENEC, MUSÉE CANADIEN DE L’HISTOIRE

Quand les paléontologues ont décrit l’homme de Néandertal au milieu du XIXe siècle, ils voyaient en lui l’équivalent des « races inférieures » dominées par l’homme blanc. Telle est la thèse de l’exposition présentée – afin de la dénoncer – par le Musée canadien de l’histoire à Gatineau, importée du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Le parcours proposé par les conservateurs permet de passer du racisme à la curiosité face à nos cousins néandertaliens.

Le mythe

WIKIMEDIA COMMONS

Diorama d’une famille néandertalienne au musée Fields à Chicago dans les années cinquante.

« Nous essayons avec cette exposition de comprendre pourquoi et comment le mythe de l’homme de Néandertal primitif est apparu au milieu du XIXe siècle », explique Janet Young, conservatrice pour l’anthropologie physique au Musée canadien de l’histoire à Gatineau. « C’était le même moment où est né l’eugénisme, la mesure anthropomorphique des “races” par les Européens afin de démontrer que leur culture était le sommet [epitome] de l’évolution. Prenez la massue. Rien n’indique que l’homme de Néandertal s’en servait pour chasser ou se battre. Et pourtant, jusqu’à tout récemment, les artistes s’en sont servis pour montrer le caractère brutal du Néandertal. » Le premier squelette d’homme de Néandertal a été découvert en Allemagne en 1856. Son nom signifie « vallée de l’homme nouveau » en allemand. Par la suite, un squelette néandertalien découvert en Belgique dans les années 1820, mais non identifié comme une espèce distincte, est devenu le premier à revendiquer le titre.

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Henri-Marc Ami (deuxième à partir de la gauche)

Le paléontologue québécois

Le Musée de l’histoire a ajouté à l’exposition du Muséum d’histoire naturelle certaines pièces de sa propre collection. Certaines ont notamment été découvertes au début du XXe siècle en France par un paléontologue québécois, Henri-Marc Ami, qui avait travaillé à la Commission géologique canadienne avant de se tourner vers la préhistoire. M. Ami a ainsi fondé en Dordogne l’École canadienne de la préhistoire, qui ne lui a pas survécu. Le père de M. Ami était un pasteur suisse venu pratiquer au Québec.

Les abris

ILLUSTRATION INRAP

Reconstitution de l’abri retrouvé sur le site de La Folie.

L’homme de Néandertal ne vivait pas uniquement dans les grottes. On a retrouvé au site de La Folie, découvert voilà 20 ans lors de la construction d’une usine d’épuration près de Poitiers, les restes d’une palissade ressemblant à une hutte sans toit. Des pieux étaient plantés en cercle et calés avec des pierres. Des peaux étaient vraisemblablement tendues entre les pieux, explique l’exposition. À Molodova, en Ukraine, un abri encore plus spectaculaire a été mis au jour : une palissade circulaire d’ossements de mammouths. Le site de Molodova a été découvert en 1928 ; la fin de la guerre froide a relancé son exploration.

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE CANADIEN DE L’HISTOIRE

Divers objets provenant de la collection Ami que possède le Musée canadien de l’histoire

Art et sépultures

L’homme de Néandertal avait certainement des moyens de communication qui lui permettaient de transmettre des connaissances d’une génération à l’autre, selon Mme Young. « On voit que ses outils, ses proies et ses techniques de chasse ont évolué au fil des millénaires. Au plan artistique, certaines peintures rupestres au départ attribuées à Sapiens se sont révélées finalement trop vieilles. C’est au niveau des sépultures qu’on voit le plus de preuves de la capacité de raisonnement abstrait. Des squelettes ont été placés de manière anatomique, décorés avec de la peinture. Ils enterraient leurs morts avec des objets, ce qui fait penser qu’ils avaient une notion de l’au-delà. »

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE CANADIEN DE L’HISTOIRE

Squelette de l’homme dit La Ferrassie 1. Ces os fossilisés, vieux de 40 000 à 54 000 ans, comprennent le plus grand crâne complet de Néandertal jamais découvert.

Les autres cousins

D’autres espèces d’hominidés ont dominé la planète avant Homo sapiens. L’exposition de Gatineau décrit avec beaucoup de détails ce qu’on sait des Denisoviens, des contemporains des Néandertaliens qui ont vécu en Asie et ont formé des ménages mixtes avec Néandertal dans le sud de la Russie. Il y a aussi Homo naledi, qui a vécu voilà 335 000 à 236 000 ans dans le sud de l’Afrique. Moins avancé, Homo erectus a vécu en Asie entre 900 00 et 140 000 ans, maîtrisant notamment le feu mais probablement pas les outils en pierre. Homo floresiensis, parfois surnommé Hobbit, est le plus récent cousin du Néandertal à avoir été découvert, en 2003 en Indonésie. Il vivait probablement dans des îles isolées, jusqu’à relativement récemment (12 000 ans). Le plus ancien squelette de l’homme de Florès date de 100 000 ans.

En chiffres

De 1500 à 3500

Population néandertalienne femelle en âge de se reproduire en Europe voilà 50 000 ans

70 000

Taille maximale de la population néandertalienne en Asie et en Europe entre 200 000 et 28 000 ans avant le présent

5 millions

Nombre de Sapiens au Moyen-Orient, en Asie et en Europe voilà 8000 ans

Sources : Science, PLOS One, PRB

PHOTOMONTAGE LA PRESSE/IMAGE MUSÉE CANADIEN DE L’HISTOIRE

Néandertal au fil des ans

Il y a 706 000 ans

Apparition du dernier ancêtre commun de Néandertal et Sapiens

Il y a 370 000 ans

Séparation des lignées Néandertal et Sapiens

Il y a 200 000 ans

Apparition d’Homo sapiens

Il y a 50 000 ans

Croisement entre Sapiens et Néandertal

Il y a 41 000 ans

Sapiens arrive en Europe

Il y a 28 000 ans

Traces les plus récentes de Néandertal

Source : Science Mag

L’ambassadrice du Néandertal

PHOTO OLIVIER MARTY, FOURNIE PAR ALLARY ÉDITIONS

Marylène Patou-Mathis

Au Centre national de la recherche scientifique, en France, Marylène Patou-Mathis a consacré sa carrière à démonter les mythes faisant du Néandertal un primitif. Elle a été conseillère scientifique de l’exposition présentée à Gatineau. La Presse s’est entretenue avec l’auteure du livre Néandertal de A à Z.

Pourquoi voit-on aujourd’hui l’homme de Néandertal comme un égal d’Homo sapiens plutôt que comme un primitif ?

À partir de 2010, on a commencé à considérer les néandertaliens comme une civilisation avec des comportements techniques de chasseurs artisans. Mais il y a encore une réticence à accepter qu’ils avaient un comportement symbolique. Ces dernières années, de nouvelles méthodes d’analyse biogéochimique ont permis de voir que le Néandertal enterrait ses morts avec des rituels et même un culte des crânes et un cannibalisme funéraire. Il avait un rapport privilégié avec certains oiseaux, qu’il ne mangeait pas, mais dont il prenait les serres et les plumes, par exemple les ailes des grands corbeaux. Ce sont les mêmes espèces qui ont une valeur symbolique pour des ethnies amérindiennes des Amériques. Puis, en 2010, on a montré qu’il y avait eu un croisement entre Néandertal et Homo sapiens.

Quel genre d’artiste était l’homme de Néandertal ?

Évidemment, à l’époque, ce n’était pas l’art pour l’art, mais on voit des mains, des signes géométriques. Dans la grotte de Bruniquel, en Tarn-et-Garonne, on a des montages de stalagmites à 336 mètres de l’entrée. Les hommes préhistoriques vivaient à l’entrée des cavernes. À Bruniquel, il n’y a pas de déchets de silex ou d’ossements d’animaux, c’est uniquement un site artistique. Comme disait Lévi-Strauss, il n’y a pas de civilisations supérieures ou inférieures, mais simplement une réponse à un contexte, une époque, un environnement.

L’art, les rites funéraires et la spiritualité sont souvent liés à l’intoxication. Sait-on si l’homme de Néandertal buvait de l’alcool ou prenait de la drogue ?

On n’en a aucune trace dans les ossements. On sait que Néandertal se soignait avec des plantes et champignons médicinaux, par exemple des champignons riches en pénicilline ou des bourgeons de peuplier contenant de l’acide salicylique, de l’aspirine. Mais les produits fermentés, l’alcool, sont arrivés beaucoup plus tard. On peut penser qu’il mangeait des champignons, mais avec l’alternance des phases glaciaires et interglaciaires en Europe à ce moment, il n’y avait pas beaucoup de plantes très toxiques.

Pourquoi est-il disparu ?

Je dirais tout d’abord qu’il n’est pas disparu et qu’il subsiste dans nos gènes, qui contiennent de 1 % à 4 % de gènes néandertaliens. Les croisements prouvent qu’Homo sapiens ne trouvait pas Néandertal si différent. Mais il y a eu probablement un phénomène démographique après l’arrivée d’Homo sapiens en Eurasie, une baisse de la diversité génétique néandertalienne après 50 000 ans. Les groupes étaient trop éloignés les uns des autres, ça a créé de la consanguinité. Le nomadisme faisait encore plus baisser la démographie. Cela dit, Néandertal a survécu 350 000 ans, nous, ça ne fait pas encore ça, ça fait seulement 300 000 ans. Je ne sais pas où sera Sapiens dans 50 000 ans.

Pourquoi son dernier refuge a-t-il été en Espagne ?

C’est une vieille idée. Il y a eu des Néandertaliens tardifs en Crimée, en Croatie. C’est une vision occidentale qui exclut l’Europe orientale, l’Ukraine et même la Pologne. L’hypothèse d’un cul-de-sac est complètement fausse.

Pourquoi l’homme de Néandertal ou un autre hominidé plus archaïque n’a-t-il pas gagné les Amériques ?

On a des datations de 25 000 ans au Brésil qui sont plus anciennes que l’arrivée d’Homo sapiens par le détroit de Béring. Mais ça reste très embryonnaire, avec des problèmes de stratigraphie. Pour le moment, on peut encore dire que les Amériques sont le seul endroit au monde qui n’a connu qu’une seule espèce d’hominidé, Homo sapiens.