Est-il urgent de faire votre testament ? Votre enfant a-t-il intérêt à subir une opération cardiaque ? Un centre de recherche unique au Québec, lancé mercredi à Sherbrooke, crée des outils informatiques pour permettre de répondre à ce genre de questions. Et en faire profiter les patients le plus vite possible.

Marie-Claude Malboeuf
Marie-Claude Malboeuf La Presse

Risquez-vous de mourir dans la prochaine année ?

C’est le cas de nombreux patients — parfois jeunes — qui ne se doutent pas que la fin approche. Et qui ne seront pas avisés à temps, leur médecin n’ayant pas réalisé ce qui les guettait.

La solution ? Se fier à l’intelligence artificielle pour repérer les malades dont les jours sont comptés et envoyer des alertes informatiques.

Un chercheur de l’Université de Sherbrooke, Jean-François Ethier, vient de prouver que cette approche serait utile. Il le démontre dans une étude en cours de révision par un comité du British Medical Journal. Elle sera présentée ce jeudi dans sa ville, au congrès de l’Acfas.

Lisez l’étude sur le site medRxiv (en anglais)

PHOTO MICHELLE BOULAY, LA TRIBUNE

Jean-François Ethier, chercheur de l’Université de Sherbrooke

On peut déterminer les risques de décéder un an après un séjour à l’hôpital. Ça donne un chiffre extrêmement précis.

Jean-François Ethier, chercheur de l’Université de Sherbrooke

La technique fonctionne même lorsqu’un patient ne reçoit pas de soins palliatifs, peu importe son âge, se réjouit-il. « Les jeunes à risque sont évidemment moins nombreux, mais il est hyper important de les identifier et qu’ils puissent mettre leurs affaires en ordre. »

Une fois informé, un patient peut prendre de meilleures décisions et être soigné différemment. « Si vous avez 85 % de chances de décès dans l’année, peut-être n’opterez-vous pas pour une grosse opération qui vous mettra sur le dos pendant trois mois », illustre le DEthier.

« Les patients, dit-il, ne profitent pas de cette discussion de fin de vie aussi souvent qu’ils le devraient. »

Un centre de recherche unique au Québec

Le DEthier dirige le tout nouveau Centre interdisciplinaire de recherche en informatique de la santé de l’Université de Sherbrooke (CIRIUS) —, lancé mercredi au congrès de l’Acfas. Unique au Québec, il a pour mission d’évaluer l’utilité des innovations en santé, pour que les patients en bénéficient rapidement.

Le projet de mieux repérer les patients au seuil de la mort a été mené avec le pneumologue Ryeyan Taseen, étudiant du DEthier. « Dans notre pratique, on a chacun vu des gens qui décédaient “par surprise”, mais avec le recul, on découvrait des signes annonciateurs », expose le professeur de médecine.

Un patient peut se trouver à haut risque s’il fait un peu de diabète, a un peu de maladie du cœur et un peu de maladie pulmonaire… Pris ensemble, ils deviennent vraiment difficiles à traiter.

Jean-François Ethier, chercheur de l’Université de Sherbrooke

L’information est alors éparpillée dans les dossiers de différents spécialistes, qui se concentreront chacun sur le petit problème qui les concerne — sans réaliser que leur cumul en a provoqué un gros. D’où l’idée de compter sur l’intelligence artificielle.

Cette approche ne se révèle pas seulement « mathématiquement valide », mais surtout utile. Pour tester son outil, le DEthier s’est rétrospectivement basé sur les données d’hospitalisation 2017-2018 de la région de Sherbrooke et sur les données concernant les morts l’année suivante.

« On identifie vraiment des gens qui, pour la majorité, n’avaient pas eu la discussion de fin de vie. Ils allaient décéder sans le savoir. »

« Tenir compte de l’anxiété »

Quand les hôpitaux québécois utiliseront-ils cette approche ? Reste à déterminer la meilleure façon de procéder, répond le DEthier.

L’établissement devra-t-il transmettre l’information sur les risques de mortalité à l’urgentologue, au médecin à l’étage ou au médecin de famille ?

Devront-ils dire au patient : « Vous avez 88 % de chances de décès dans la prochaine année », ou plutôt : « Vous avez de hautes chances » ?

« On doit tenir compte de l’anxiété que ça peut causer, dit le chercheur. L’implantation est une science en soi. »

Finies les découvertes « tablettées »

« Cette histoire m’empêche de dormir. C’est terrible. La recherche ne doit pas rester seulement dans des CV » Le DEthier frémit en pensant aux morts vaines qui se sont additionnées parce qu’une découverte cruciale est passée 25 ans sous le radar. À savoir que les bêtabloquants sauvaient les victimes d’infarctus. Pour éviter pareille absurdité, le nouveau centre qu’il dirige deviendra un « incubateur à projets-pilotes en matière de santé ». Ses outils serviront à tester l’utilité des innovations, pour que les plus prometteuses améliorent les soins le plus vite possible. Et pour éviter de déployer, à coups de centaines de milliers de dollars, des choses qui ne se révéleraient pas utiles. « On pourra aussi valider l’utilité d’outils développés à Montréal, à Vancouver, en Australie », précise le DEthier. La région de Sherbrooke compte un quart de million d’habitants, soignés dans les établissements d’un unique centre intégré de santé et de services sociaux. « C’est une position exceptionnelle. On est un laboratoire vivant puisqu’on suit les gens de la naissance jusqu’au décès, de la première ligne jusqu’aux soins tertiaires. »

Mieux soigner les diabétiques

« Pour un diabétique, plein de choses peuvent mal aller et les informations se retrouvent partout dans son dossier », expose le DEthier. « On a créé une application qui permet au médecin de condenser à un seul endroit tous les médicaments ou résultats d’analyse pertinents pour le diabète. » L’application avisera le médecin lorsqu’il prescrit un médicament contre-indiqué — par exemple, parce que les reins d’un patient fonctionnent mal. « Ça permet de lui éviter des conséquences néfastes, et le médecin peut ajuster sa pratique à l’avenir. »

Mieux traiter les malformations cardiaques

Lorsqu’un bébé naît avec une malformation, il faut parfois attendre 20 ans pour savoir si une opération l’a aidé ou lui a nui. Pour chaque type de malformation rare, « on doit suivre un petit nombre de patients très longtemps et ça ne fonctionne pas », constate le DFrédéric Dallaire, chirurgien pédiatrique au Centre hospitalier universitaure de Sherbrooke. « Imaginez si un cardiologue vous proposait une grosse opération en disant : on ne sait pas si elle aidera votre enfant ou si, sans elle, il subira une défaillance cardiaque. » Le scientifique rêve de faire des constats rapides, en jumelant les données existantes des centres hospitaliers, déjà regroupés au sein d’un réseau pancanadien. Une tâche quasi impossible, jusqu’à ce que le CIRIUS lui offre une solution technologique. Une plateforme (PARS3) permettra désormais d’accéder aux données de nombreux centres et de les faire « parler » — sans les déplacer dans une banque commune, ni même les voir.