Des médecins’inquiètent de dérives en lien avec cette pratique, qui contribuerait notamment à la congestion aux urgences

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Inquiets de voir de plus en plus de patients envoyés aux urgences pour obtenir un examen physique par des médecins ne faisant que des téléconsultations, des chefs de services d’urgences du Québec ont rédigé une lettre ouverte dans laquelle ils demandent que le recours à la télémédecine soit mieux encadré.

« Depuis le début de la pandémie, nous observons un nombre important d’usagers référés à l’urgence sans avoir été examinés par leur médecin », écrit le Regroupement des chefs d’urgence du Québec, dans la lettre aussi envoyée aux chefs de départements régionaux de médecine générale (DRMG), au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et au Collège des médecins, le 10 mars.

Le Regroupement affirme que si le recours à la télémédecine était compréhensible au début de la pandémie, elle ne devrait plus être autant utilisée aujourd’hui. « Plusieurs patients se plaignent de la difficulté à rencontrer leur médecin et se disent insatisfaits de la prise en charge téléphonique et la déshumanisation des soins qui vient avec », écrivent-ils.

Le Regroupement rappelle qu’il est « inadéquat » de diriger un patient « vers l’urgence de même qu’en spécialité uniquement dans le but d’obtenir un examen physique ».

Pour libérer les urgences

La situation préoccupe également le MSSS. Dans une lettre envoyée mardi à tous les DRMG, la sous-ministre adjointe à la Santé, la Dre Lucie Opatrny, rappelle que « les téléconsultations devraient représenter significativement moins de la moitié de toutes les consultations médicales ». Et qu’« un patient doit également pouvoir obtenir un rendez-vous en présentiel lorsqu’il en fait la demande ».

Président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le DGilbert Boucher note que plusieurs salles d’urgence du Québec sont très occupées actuellement.

Le DBoucher explique qu’en janvier, une dizaine de patients par jour pouvaient se présenter aux urgences, envoyés par un médecin qui n’avait pu faire d’examen en personne. « Depuis, ça s’est amélioré », dit-il. Mais les visites aux urgences ont recommencé à augmenter dans la province. Si bien que « tout le monde doit faire sa part » d’efforts pour diminuer la congestion aux urgences, selon lui, d’autant que le personnel se fait rare.

Taux d’occupation aux urgences de certains hôpitaux jeudi, à 10 h 28

Hôtel-Dieu de Lévis : 130 %
Centre hospitalier de Granby : 145 %
Centre hospitalier de Lanaudière : 148 %
Hôpital Pierre-Le Gardeur : 136 %
Hôpital de Saint-Eustache : 156 %
Hôpital Pierre-Boucher : 137 %
Hôpital du Suroît : 141 %
Hôpital Maisonneuve-Rosemont : 144 %
Hôpital Royal Victoria : 136 %

Présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec, la Dre Judy Morris estime qu’il est pertinent de rappeler « que la téléconsultation est un bon outil, mais qu’il a ses limites ».

La réponse ne peut pas être : si on ne peut pas régler le problème au téléphone, allez aux urgences.

La Dre Judy Morris, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec

50 % de téléconsultation chez les médecins de famille

Président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), le DLouis Godin affirme que pour le dernier trimestre de 2020, le taux de téléconsultation chez les médecins de famille était de 50 %. « Est-ce le taux idéal ? Ça devrait être plus ou moins ? On considère que c’est difficile à déterminer », dit-il.

Le DGodin souligne que le Québec reste dans une situation particulière avec la pandémie. La vaccination vient de se terminer pour tous les médecins de famille. Et bien des gens, comme les femmes enceintes et les médecins immunosupprimés, ne pouvaient plus travailler en personne avec les patients.

L’organisme a tout de même envoyé la semaine dernière un message à ses membres. « On disait oui, vous pouvez faire de la téléconsultation. Mais gardez en tête que si votre patient a besoin d’être vu pour compléter l’examen, vous devez vous assurer d’être capable de le voir. Ou un médecin de votre groupe ou un médecin avec qui vous vous êtes entendu », explique le DGodin. Et surtout, quand un patient demande à son médecin de le voir en personne, ce dernier doit accéder à sa demande.

Au cours de la dernière année, le Collège des médecins a publié différentes fiches pour guider la pratique de la télémédecine. Dans un billet diffusé le 24 février, le président du Collège, le DMauril Gaudreault, disait « comprendre » l’engouement des patients et de certains médecins pour les consultations à distance. Mais il rappelait que « certaines situations exigeront toujours une évaluation en personne ».

Mercredi, le ministère de la Santé et des Services sociaux a à son tour mis en ligne un guide sur « l’utilisation de la télésanté en vertu du décret d’urgence sanitaire ». Dans son document, le MSSS rappelle que depuis l’adoption du décret ministériel d’urgence sanitaire en mars 2020, les actes de télésanté ont connu une forte hausse et sont maintenant assurés.

Dans son document, le MSSS rappelle toutefois que « les actes cliniques réalisés en télésanté ne doivent pas être de qualité inférieure à ceux effectués en présentiel ». « Une pratique uniquement constituée de télésanté n’est pas considérée comme acceptable », tranche le MSSS.