Le CISSS des Laurentides a tenté à 10 reprises, l’automne dernier, de recruter des préposées aux bénéficiaires obligatoirement « de couleur de peau blanche » pour travailler à l’hôpital de Saint-Eustache.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Ces quarts étaient assignés à une zone de l’hôpital sans COVID-19, ce qui a pu diriger des travailleurs racisés vers la zone chaude de l’hôpital.

Dans les courriels obtenus par La Presse, le service des ressources humaines de l’organisation a expliqué que cette exigence était motivée par la présence d’un « patient difficile » en médecine générale « qui [voulait] malheureusement seulement une femme de couleur de peau blanche ».

Les 10 messages, qui s’étalent sur 18 jours en novembre dernier, sont signés par quatre employées différentes des ressources humaines du CISSS. Ils indiquent tous le même critère de sélection pour l’un des postes : « un PAB couleur blanche », « FEMME BLANCHE SEULEMENT », « DOIT ÊTRE UNE FEMME BLANCHE », « la ressource DEVRAIT AVOIR LA PEAU BLANCHE ».

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Tous ces messages ont été envoyés aux agences de placement avec lesquelles le CISSS faisait affaire afin de solliciter leurs services. Certains constituaient des relances pour des quarts de travail apparemment difficiles à pourvoir. Deux des courriels précisaient que la préposée choisie travaillerait en zone verte et offraient d’autres emplois — sans critère racial — en zone rouge.

« Totalement inacceptable »

La grande patronne du CISSS des Laurentides, Rosemonde Landry, a été « estomaquée » par le contenu des courriels obtenus par La Presse. « Cette situation-là est totalement inacceptable à nos yeux. C’est évident. On a immédiatement ouvert une enquête interne », a-t-elle déclaré en entrevue téléphonique.

Les messages ont été envoyés à la demande d’un service qui devait soigner un « patient complexe qui présentait des problèmes cognitifs et qui se désorganisait de façon importante en présence de personnel de couleur, a dit Mme Landry. Mais malgré ça, on considère que la situation est non justifiée et totalement inacceptable ».

L’infirmière a expliqué qu’il arrivait fréquemment qu’un service s’organise selon les demandes des patients — par exemple, une femme qui refuserait de prendre un bain en présence d’un homme —, mais qu’une discrimination à l’embauche était inacceptable.

C’est le directeur des ressources humaines du CISSS, dont le service est au centre de l’affaire, qui mènera l’enquête avec le PDG adjoint de l’organisation. « Des conséquences importantes allant même jusqu’au congédiement » pourraient être appliquées, a averti Rosemonde Landry.

L’association des agences est surprise

Hélène Gravel, porte-parole de l’Association des entreprises privées de personnel soignant du Québec et elle-même propriétaire d’une agence de placement, s’est dite étonnée par une telle demande en provenance du secteur public.

« Personnellement, c’est la première fois que j’entends parler d’un CISSS qui fait une demande de cet ordre-là », a-t-elle réagi en entrevue avec La Presse. « Je suis surprise. »

Il peut arriver, a ajouté Mme Gravel, que des individus requérant des soins à domicile privés fassent des demandes de ce type.

Dans ce temps-là, on essaie de subvenir aux besoins du patient en tentant de leur faire comprendre qu’on a d’excellentes préposées qui ne sont pas blanches ou qui portent un foulard [sur la tête].

Hélène Gravel, porte-parole de l’Association des entreprises privées de personnel soignant du Québec

La fréquence de ces demandes aurait toutefois beaucoup baissé dans les 15 dernières années.

Autre scénario : des organisations privées, comme des congrégations religieuses composées exclusivement de femmes, demandent du personnel féminin « par pudeur ». « On va acquiescer, a dit Mme Gravel. Une personne de 95 ans qui veut avoir une femme auprès d’elle, ça va être difficile de la faire changer d’avis. »

Démence et agressivité

Sans se prononcer sur ce cas en particulier, le Dr Quoc Nguyen, gériatre au CHUM, a indiqué en entrevue avec La Presse que les patients souffrant de démence étaient nombreux dans les hôpitaux québécois. Le personnel de la santé doit composer chaque jour avec des individus agressifs et désinhibés qui ne contrôlent plus leurs comportements.

Toutes les démences ont des effets sur l’attitude, mais dans le cas de celles qui entrent dans la catégorie frontotemporale, « le comportement du patient change du tout au tout », a expliqué le DNguyen.

Le médecin, d’origine vietnamienne, a lui-même été l’objet de commentaires racistes de la part de patients atteints de ce problème de santé. « Ils vont vous passer des commentaires qui seraient inappropriés venant de quelqu’un d’autre, a-t-il relaté. On ne fait pas porter la responsabilité à la personne, puisqu’elle a un trouble cognitif. »

Les services s’organisent parfois pour confier les soins de ces patients à des employés qui ne feraient pas l’objet de commentaires désobligeants, pour préserver tant le calme que la santé mentale des travailleurs eux-mêmes, a expliqué Quoc Nguyen. « Ce serait fou de penser que la seule personne à protéger, c’est la personne avec le trouble cognitif. »