Quand la Dre Marie-Claude Blouin – ophtalmologiste à l’Hôtel-Dieu de Sorel – a eu besoin d’aiguilles pour un appareil oculaire, elle savait que ça allait être long – très long – pour que le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Est lui fournisse le bon modèle.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Ce n’est pas parce qu’il est difficile de se procurer ce matériel. C’est plutôt parce que depuis la création des CISSS et des CIUSSS, à la suite de l’adoption de la loi 10 par le gouvernement libéral en 2015, les approvisionnements et les achats doivent se faire par l’entremise de l’hôpital Pierre-Boucher de Longueuil – situé à 75 km de là.

Depuis la « réforme Barrette » (du nom de l’ancien ministre de la Santé Gaétan Barrette ; père de la loi 10), trois hôpitaux – Hôtel-Dieu de Sorel, Honoré-Mercier de Saint-Hyacinthe et Pierre-Boucher de Longueuil – sont sous l’égide du CISSS de la Montérégie-Est.

Ainsi, pour obtenir les fameuses aiguilles, cela a pris… un an.

« C’est tellement décourageant. Les différents fonctionnaires se renvoyaient la balle, commandaient le mauvais [article], on recommençait la ronde de la demande d’achat, bref un an s’est écoulé avant de pouvoir obtenir les fameuses aiguilles et pouvoir enfin offrir le soin aux patients, raconte-t-elle à La Presse. En temps normal, avant la réforme Barrette, j’aurais pu, avec mon infirmière de clinique externe, commander moi-même l’[article] et nous l’aurions obtenu en moins d’un mois. »

Quand la Dre Blouin a lu l’enquête de La Presse publiée samedi sur « le mastodonte bureaucratique du réseau de la santé », elle a décidé d’envoyer une lettre à son député local – le caquiste Jean-Bernard Émond – lui demandant de déposer une pétition à l’Assemblée nationale en faveur d’une « décentralisation » du réseau de la santé.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

La Dre Marie-Claude Blouin est ophtalmologiste à l’Hôtel-Dieu de Sorel.

Notre établissement, depuis la réforme Barrette, a perdu toute forme de gouvernance locale. Notre réalité est exactement celle dépeinte dans votre reportage, à puissance 1000. Et pas seulement en période de pandémie.

La Dre Marie-Claude Blouin

« L’hôpital Hôtel-Dieu de Sorel est l’enfant pauvre du CISSS de la Montérégie-Est, dit la médecin spécialiste. On assiste à un effritement de l’offre de soins à notre établissement au profit des deux autres hôpitaux gérés par le même CISSS. »

Cette démarche dont la Dre Blouin a eu l’initiative a reçu l’appui du conseil municipal ce lundi au moment de l’assemblée publique virtuelle. Il faut dire que le maire de Sorel-Tracy, Serge Péloquin, a mené plusieurs batailles depuis cinq ans contre ce qu’il appelle la « centralisation abusive » du réseau de la santé qui, affirme-t-il, a beaucoup nui à l’offre de soins locale.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le maire de Sorel, Serge Péloquin

« Depuis six ans, on est toujours en train de se battre pour obtenir des services de santé pour nos gens », résume le maire de Sorel-Tracy à La Presse.

Pneumologue récemment retraité qui a pratiqué près de 40 ans à l’Hôtel-Dieu de Sorel, le Dr Jacques Godin dénonce aussi cette « perte de pouvoirs locaux ». « Ce n’est pas compliqué, depuis la création du CISSS, des postes de décision locaux, il n’y en a plus à l’Hôtel-Dieu de Sorel », résume-t-il.

Plusieurs cadres se promènent désormais entre les trois hôpitaux du CISSS, dit-il. « Les distances sont longues si bien qu’on assiste à un phénomène de porte tournante. Dès que ces cadres peuvent appliquer sur un poste où ils n’ont pas à voyager, ils quittent leur poste », raconte ce pneumologue.

Ce médecin spécialiste – aux côtés du maire de Sorel-Tracy – a mené plusieurs combats contre certaines décisions prises par le CISSS ou par le ministère de la Santé qu’il jugeait inéquitables envers l’hôpital local. À titre d’exemple, en 2017, la population de Sorel-Tracy et de grands donateurs avaient réuni les 231 000 $ nécessaires pour équiper l’hôpital d’un appareil « EBUS » permettant de diagnostiquer les cancers du poumon. Or, le ministère de la Santé avait décidé qu’ils n’en avaient pas besoin.

« On a fini par l’avoir, mais ça a été une très longue bataille, très frustrante », décrit le Dr Godin, qui craint que l’hôpital local perde – à moyen terme – plusieurs spécialités médicales.

« En tant que professionnels œuvrant dans le milieu de la santé, nous sommes témoins jour après jour de gestionnaires complètement empêtrés dans une bureaucratie paralysante et qui deviennent totalement déconnectés des enjeux et besoins concrets des usagers, soutient le Dr Blouin dans sa lettre au député. Il devient impératif de regagner un pouvoir décisionnel local à chaque établissement. »

Le député de Richelieu, Jean-Bernard Émond, confirme que « la centralisation de notre système de santé, découlant de la réforme Barrette, a eu des effets néfastes pour plusieurs régions du Québec », dont la sienne. « Localement, elle a occasionné des bris de services inacceptables dans certains départements », affirme-t-il dans une réaction transmise à La Presse.

Depuis son arrivée en poste, le député – élu sous la bannière de la Coalition avenir Québec (CAQ) – assure qu’il collabore étroitement avec sa collègue ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, « afin de ramener davantage de pouvoirs décisionnels » dans sa région.

« Il est de mon devoir de m’assurer que les citoyens de ma circonscription aient accès aux soins de santé de proximité auxquels ils ont droit et je n’en démordrai pas », explique-t-il, insistant sur le fait qu’il est sur la « même longueur d’onde » que la ministre à ce sujet.

La ministre de la Santé réagit à notre enquête

« Nous l’avons dit depuis notre arrivée au pouvoir, la réforme de l’ancien gouvernement libéral a trop centralisé le réseau ; trop rapidement », réagit pour sa part la ministre de la Santé, Danielle McCann, par la voix de son attaché de presse Alexandre Lahaie. L’enquête de La Presse publiée samedi révélait – avec de nombreux témoignages de soignants, de patients et d’experts à l’appui – que depuis le début de la crise de la COVID-19, les nombreuses couches bureaucratiques du réseau de la santé ont parfois nui à une réponse rapide. Et, dans certains cas, à l’obtention d’une réponse tout court. 

Pour sa part, la Dre Mylène Côté, présidente du conseil des médecins, dentistes et pharmaciens du CISSS de la Montérégie-Est, dit « apprivoiser le mastodonte ». Cette omnipraticienne à l’Hôtel-Dieu de Sorel est moins critique que sa consœur, la Dre Blouin, sur les conséquences de la réforme Barrette sur l’offre de services locale. « Cette réforme, je ne connais pas grand monde qui la voulait au départ, lance-t-elle. Mais elle est là, autant en tirer le plus de bénéfices possible. »

La Dre Côté raconte qu’avant la création des CISSS et des CIUSSS, si elle avait besoin de quelque chose, elle allait « dans le corridor administratif » de l’hôpital et elle « cognait à la porte ». Depuis la réforme, c’est devenu « plus complexe », concède-t-elle. Cela étant dit, la médecin note que depuis l’arrivée au pouvoir de la CAQ, il y a « plus de liberté sur le terrain », « plus d’écoute » de la part de la haute direction du CISSS qui, rappelle-t-elle, reçoit ses directives du ministère de la Santé.

Pour répondre aux critiques, notamment des élus locaux et des soignants, un poste de directeur adjoint des activités hospitalières à l’Hôtel-Dieu de Sorel a d’ailleurs été créé il y a un an par le CISSS. « Je m’assure que l’Hôtel-Dieu fonctionne bien et que les préoccupations du personnel se rendent au CISSS », précise Sylvain Boisvert, qui occupe le poste actuellement. Tant la Dre Côté que M. Boisvert ne perçoivent pas l’Hôtel-Dieu de Sorel comme l’enfant pauvre du CISSS de la Montérégie-Est, notamment parce que des investissements de 30 millions de dollars y sont prévus et que de nouveaux médecins spécialistes ont récemment été embauchés.