Alors que les efforts s’accélèrent afin de trouver un traitement pour contrer le coronavirus, un biologiste allemand qui y travaille depuis 20 ans estime que le développement de médicaments antiviraux a longtemps été retardé par un manque de financement. La Presse s’est entretenue avec Rolf Hilgenfeld, de l’Université de Lübeck, qui a récemment été appelé en renfort à Shanghai pour faire face à la nouvelle crise.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Faux départ après le SRAS

Rolf Hilgenfeld travaille sur les coronavirus depuis 1999. En 2003, son expertise avait poussé des chercheurs chinois à prendre contact avec lui durant la crise du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Il avait alors publié dans Science une première étude sur un médicament antiviral ciblant une portion du coronavirus essentielle à sa réplication, appelée protéase.

« Mais à partir de 2005, le financement pour les antiviraux contre les coronavirus s’est tari, parce que le SRAS avait disparu, a expliqué le chercheur allemand en entrevue téléphonique. J’ai dû travailler sur les protéases des entérovirus, qui causent beaucoup d’infections gastro-intestinales. J’ai pu retourner aux protéases des coronavirus avec le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) à partir de 2012. Mais si on additionne le nombre de cas du SRAS, du MERS et du nouveau coronavirus, on arrive à peine à 30 000. Si l’épidémie actuelle se termine après quelques mois comme le SRAS, j’ai bien peur que le financement disparaisse à nouveau. »

Un antiviral universel

L’antiviral que M. Hilgenfeld a trouvé fonctionne pour tous les coronavirus infectieux, les rhinovirus et des entérovirus, qui ont des protéases similaires. Les rhinovirus et certains coronavirus sont responsables du rhume. « Nous avons fait la preuve de son efficacité sur des bouillons de culture. Nous avons maintenant la possibilité en Chine de travailler sur la souris. En parallèle, on m’a demandé de faire un autre antiviral spécifique pour le nouveau coronavirus, qui est testé sur des cellules et un modèle animal en urgence. »

IMAGE AGENCE FRANCE-PRESSE

Illustration montrant la structure des coronavirus

L’un des défis est que la souris doit être génétiquement modifiée pour que les coronavirus affectant l’homme puissent l’infecter.

VIH et Ebola

En Chine, M. Hilgenfeld a constaté qu’un essai clinique est en cours pour tester l’efficacité contre le nouveau coronavirus d’un antiviral utilisé pour le VIH. « Il y a des preuves limitées que cet antiviral fonctionne aussi pour le coronavirus. L’avantage, c’est qu’il est déjà approuvé, donc sécuritaire pour l’homme. Les Chinois cherchent aussi à mettre la main sur un antiviral contre l’Ebola mis au point par l’armée américaine, qui est commercialisé par la compagnie Gilead. Cette entreprise a toute mon admiration pour avoir accepté de s’occuper d’un médicament avec un marché aussi réduit que l’Ebola. Si ça fonctionne aussi pour le coronavirus, ça va être intéressant pour eux. »

PHOTO BAZ RATNER, ARCHIVES REUTERS

Un homme reçoit un vaccin contre l’Ebola, à Goma, en République démocratique du Congo. 

Est-ce que les antiviraux contre la grippe peuvent aider ? « Non, ce sont des virus trop différents », dit le chercheur de Lübeck. D’autres antiviraux contre le MERS sont par ailleurs en essais cliniques en Arabie saoudite, mais ne sont pas envisagés pour le moment contre le nouveau coronavirus.

Pense-t-il voir un antiviral contre le coronavirus de son vivant ? « Je prends ma retraite dans deux mois, et je pense pouvoir travailler sur ces antiviraux pour deux ans encore, alors ça ne sera pas moi qui le ferai, dit M. Hilgenfeld. Il n’y a aucun problème technique qui empêche de mettre un tel médicament au point. Ce sera une question de financement. L’humanité a tendance à effacer rapidement de sa mémoire les mauvais souvenirs. »