Elles sont des leaders. Elles connaissent le succès. Mais comme beaucoup, elles ont vécu par le passé des moments difficiles qui ont affecté leur santé mentale. Pour que ceux qui souffrent demandent, comme elles, de l’aide, elles s’ouvrent comme jamais.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Marguerite Blais : de l’autre côté du miroir

Marguerite Blais a été au côté de son mari, Jean-Guy Faucher, jusqu’à son dernier souffle. Enlacée contre lui dans son lit, elle l’a soutenu comme elle l’avait fait tout au long de sa foudroyante maladie lors de sa dernière nuit, à titre de proche aidante.

Mais ce soir-là, en 2015, elle a senti qu’elle traversait « de l’autre côté du miroir ». « C’est comme si j’étais un peu morte avec lui », souffle-t-elle dans le cadre d’une entrevue toute en émotions avec La Presse.

Pendant ses années dans les médias, ses études universitaires terminées à mi-carrière, dans son rôle de mère et lors de ses élections, l’actuelle députée caquiste de Prévost a toujours pu compter sur Jean-Guy Faucher. Mais à la fin de sa maladie, elle aussi épuisée, Mme Blais souffrait d’un burn-out. Il lui a fallu plusieurs mois pour s’en rendre compte.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Marguerite Blais et son mari Jean-Guy Faucher, en décembre 2014

« Quand il était à la maison de soins palliatifs, une jeune bénévole est venue lui prendre la main. Je lui ai vite dit : “Qu’est-ce que vous faites là ? C’est mon mari, ça fait 37 ans que je suis mariée avec lui, c’est moi qui vais lui tenir la main.” Ça, ce sont les paroles d’une personne extrêmement vulnérable et fatiguée. C’est abominable. Tu ne dis pas ça si tu as toute ta tête », affirme-t-elle.

« Quand il est parti, c’est comme si j’avais traversé de l’autre côté du miroir. C’est comme si j’étais un peu morte avec lui. Ça a pris mes enfants pour me dire : “Maman, on a perdu notre père, mais tu as des petits-enfants qui ont besoin de toi” », poursuit Mme Blais.

Avec l’aide de ses proches, elle a remonté la pente. Elle a écrit deux livres, puis elle a donné des conférences. Toujours sur le même thème : aider les proches aidants.

Une personne sur cinq au cours de sa vie aura un problème de santé mentale. Mais on peut continuer à vivre sa vie et à faire de grandes choses, même lorsqu’on vit des étapes plus difficiles.

Marguerite Blais

Aller chercher de l’aide

Dans ses nombreuses vies professionnelles et à la maison, Marguerite Blais a connu son lot de défis. En 1986, son mari et elle ont adopté leurs premiers enfants. Deux petits Péruviens de 5 et 7 ans. Comme bien souvent avec les enfants adoptifs, leur arrivée au pays a été difficile.

« Quand j’ai vu mon fils vouloir se jeter devant les voitures, j’ai un peu paniqué. Ils faisaient des crises et à l’époque, les parents adoptants avaient peu de soutien », se rappelle la députée de Prévost.

« Tu as des enfants qui t’arrivent d’un autre pays, qui sont dans ton salon, qui n’ont pas ta culture et qui ne parlent pas ta langue. Tu ouvres les tiroirs et tu découvres qu’ils ont caché des raisins, des cuisses de poulet. Des enfants qui ont souffert de la faim. Tu ne sais pas comment réagir », poursuit-elle.

À l’hôpital Sainte-Justine, à Montréal, son fils a rencontré un psychiatre. Sauf que les médecins ont aussi proposé à Marguerite Blais qu’elle en rencontre un. De l’aide pour l’enfant, mais aussi pour la maman.

Ces rencontres ont duré deux ans. Deux années qui l’ont aidée à être une mère pour ses enfants, mais qui ont surtout changé sa vie.

La « cocotte » devenue trop vieille

À 41 ans, alors qu’elle se sentait « en contrôle » dans sa carrière d’animatrice, un vice-président d’une chaîne de télévision l’a rencontrée. Il lui a dit qu’elle était trop vieille pour être en ondes.

« Je me suis dit : “Ce n’est pas vrai que je vais attendre que le téléphone sonne pour aller vendre des matelas.” Ça peut sembler péjoratif, mais je voulais dire que ce n’était pas vrai que j’étais condamnée à être trop vieille pour faire mon métier », raconte Mme Blais.

« Je suis de l’époque où les filles blondes comme moi qui travaillaient dans les médias, on était des cocottes. J’étais un faire-valoir à côté d’un homme. Toute ma vie, j’ai été obligée de me battre pour faire valoir que j’étais intelligente », ajoute-t-elle.

À l’époque, Marguerite Blais n’avait pas d’études universitaires. À 45 ans, elle a toutefois convaincu l’Université du Québec à Montréal de l’accepter à la maîtrise. Son père, fils d’ouvrier qui aurait rêvé de faire des études supérieures, en aurait été fier. Elle devenait « une personne entière », comme il disait.

Cette capacité de rebond, elle l’attribue entre autres aux rencontres qu’elle a faites plus tôt dans sa vie avec un psychiatre. Recevoir de l’aide lorsqu’on en a besoin engendre une cascade de conséquences positives tout au long d’une vie.

« Le jour où je suis allée à l’université, j’ai écrit à la psychiatre que j’avais vue [quand ses enfants étaient jeunes] pour la remercier. Grâce à elle, j’avais appris à me projeter dans l’avenir », affirme la députée.

Isabelle Melançon : l’angoisse et la cassette

Isabelle Melançon se souviendra toute sa vie de ses premières minutes à titre de ministre. « Le moment le plus difficile, je l’ai connu quatre minutes après avoir été nommée », se souvient celle qui avait alors été présentée comme un exemple de ces politiciens qui maîtrisent l’art de ne rien dire.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Isabelle Melançon, députée de Verdun

La veille, la députée libérale de Verdun, à Montréal, avait été convoquée par le bureau du premier ministre Philippe Couillard. Fraîchement élue dans une partielle quelques mois plus tôt, on lui a annoncé qu’elle héritait de l’Environnement lors d’un remaniement ministériel le lendemain, à Québec.

Si vous, les journalistes, avez été surpris que je sois nommée ministre de l’Environnement, imaginez-vous comment moi, j’ai été surprise !

Isabelle Melançon

« [Le premier ministre] me dit “environnement”, puis il a continué à parler. Mais moi, je me répétais : environnement. Environnement… Environnement ? Environnement ! ! ! », raconte-t-elle avec couleur en entrevue avec La Presse.

Angoissée, elle est arrivée en pleine nuit dans la capitale. « Et j’ai commencé à être malade, se souvient Isabelle Melançon. Les nerfs, je suis trop nerveuse, je ne vois plus clair. »

Au petit matin, elle s’est maquillée, a camouflé les récentes nuits d’insomnie puis s’est rendue à sa prestation de serment. « Un tourbillon », raconte la députée, que l’équipe des communications de l’aile parlementaire a rapidement envoyée devant la presse parlementaire, déjà armée de questions.

L’erreur de la « cassette »

Professionnelle des communications, Isabelle Melançon connaît les journalistes. Elle a été auparavant attachée de presse dans l’équipe de Jean Charest, puis de la ministre Line Beauchamp. Elle a également dirigé les communications du Parti libéral du Québec pendant quelques années, avant de prendre une pause de la politique à la SODEC.

Mais là, sans attaché de presse, elle a commis l’erreur de sortir ce qu’on appelle dans le jargon la « cassette ». Elle n’a pas de réponses aux questions pointues qu’on lui pose.

« Et là, c’est dur pour l’ego, raconte-t-elle. Je suis sortie de là et je pleurais. Je me disais : “Aïe, mais qu’est-ce que j’ai fait là ?” »

Dès le lendemain, les chroniqueurs ont tourné son point de presse en ridicule. On lui a reproché de maîtriser l’art de ne rien dire.

« Je me suis parlé et je me suis dit que je ne reperdrais plus la face. Que j’étudierais tous les dossiers [en profondeur] », explique-t-elle, soulignant l’importance dans ces situations d’aller chercher des conseils auprès de mentors.

L’importance de l’équipe

Même si elle n’a pas souffert d’un problème de santé mentale, Isabelle Melançon a tenu à raconter son histoire à La Presse pour celles et ceux qui vivent au travail des situations stressantes, voire anxiogènes. Si certains en arrivent à développer des problèmes chroniques, on peut se relever d’un faux pas, affirme-t-elle.

Dans son cas, devenir ministre l’a plongée dans un épisode de stress intense, ce qui lui a fait perdre pied. Mais elle explique sa capacité à gérer la pression du monde politique grâce à l’équipe qu’elle s’est bâtie. Tant à la maison qu’au Parlement.

« En politique, tu ne vas jamais nulle part quand tu n’es pas préparée. […] Ce qui m’a été depuis le plus utile, c’est de parler avec d’anciens politiciens », estime-t-elle.

Et pour garder une bonne santé mentale, la garde rapprochée est primordiale.

« Quand j’arrive à la maison, je ferme la porte et je suis “maman” pour mes enfants. Pour mon mari, je suis sa femme. Pour mes parents, je suis leur fille et pour mes amies, je suis tout simplement Isabelle », conclut-elle.

Christine Labrie : « J’avais hâte que chaque journée finisse »

Ça devait être le plus beau moment de sa vie. Devenir mère. Mais son rêve a rapidement fait place à de la détresse. « J’avais hâte que chaque journée finisse », raconte Christine Labrie, mère de trois enfants, qui lève le voile sur la dépression post-partum qu’elle a vécue après la naissance de son premier bébé.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

La députée de Sherbrooke, Christine Labrie, entourée de deux de ses trois enfants Ulysse, 12 ans, et Eva, 7 ans

Elle avait à l’époque 20 ans. Elle habitait à Québec pour ses études, mais sa famille vivait toujours à Sherbrooke, où elle est aujourd’hui députée de Québec solidaire. Quand son conjoint est retourné au travail, à la fin de son congé parental, Christine Labrie s’est sentie seule. Très seule.

« J’aurais voulu que mon enfant dorme tout le temps. Je n’avais plus de plaisir à être avec lui », se remémore-t-elle en entrevue avec La Presse.

« Je me sentais très isolée et déprimée », ajoute-t-elle.

La dépression post-partum (ou dépression postnatale), explique le site Naître et grandir de la Fondation Chagnon, est un problème de santé mentale qui peut survenir « à tout moment pendant l’année suivant l’accouchement ». Elle touche 7 % des mères dans les trois premiers mois suivant l’accouchement et jusqu’à 19 % des femmes « dans le cas d’une dépression légère ».

Mais à l’époque, explique Christine Labrie, les connaissances sur cette forme de dépression étaient moins poussées. Quand elle a rencontré une infirmière pour un rendez-vous de vaccins avec son enfant, cette dernière lui a dit qu’elle n’en souffrait pas. Trop de temps s’était écoulé depuis son accouchement, jugeait-elle.

Sortir de l’isolement

De retour chez elle, Christine Labrie s’est sentie isolée. « J’avais l’impression que je n’arrivais à rien faire de ma vie. Que mon bébé était un fardeau », se remémore-t-elle.

« Quand on a un bébé en bas âge et que l’on vit ce niveau de détresse, sortir devient vraiment lourd et compliqué. Il faut vraiment faire des efforts soutenus », poursuit la députée.

Sans ressources, « déprimée », la jeune mère s’est tournée vers l’organisme Mères et monde de Québec, un centre communautaire et résidentiel géré par et pour les jeunes mères. Leurs ressources tentent de « briser l’isolement [et] prévenir l’épuisement », entre autres.

« Je pense que c’est comme ça que j’ai réussi à m’en sortir. En parlant avec d’autres personnes », dit-elle.

Il faut normaliser le fait qu’il n’y a pas que des moments heureux qui viennent avec la parentalité. Il y a aussi des moments difficiles, et quand on les vit, il faut savoir que l’on n’est pas seul.

Christine Labrie

Aujourd’hui députée, la Sherbrookoise profite de ses tribunes pour « ouvrir les conversations » sur des enjeux moins abordés dans la société. Elle l’a fait l’automne dernier avec des consœurs des autres partis politiques en dénonçant au Salon bleu la cyberintimidation. Cette fois-ci, elle s’ouvre pour rappeler aux mères qu’elles n’ont pas à avoir honte si elles vivent une dépression post-partum.

« Quand on devient parent, on a tendance à idéaliser beaucoup la parentalité. Moi-même, je le faisais, poursuit Christine Labrie. Maintenant que je vois de plus en plus de femmes autour de moi devenir mères, je leur dis que ce n’est pas toujours facile. Pour qu’elles sachent que c’est normal de trouver ça difficile [et] qu’elles ne sont pas seules à le vivre. »

Notre démarche

Plusieurs personnalités publiques ont raconté ces dernières semaines les problèmes de santé mentale qui ont marqué certains moments de leur vie. Au début du mois de janvier, le directeur de l’organisme Revivre disait d’ailleurs à La Presse que ces témoignages avaient un grand impact, qu’ils étaient « une bougie d’allumage » pour ceux qui souffrent en silence. Dans ce contexte et en marge de « Bell cause pour la cause », La Presse a invité les politiciens de tous les partis politiques à présenter leur histoire – seulement s’ils le souhaitaient.