Pendant les semaines de confinement, la vidéoconférence n’a pas seulement servi à réunir des amis qui voulaient prendre un verre ensemble. Des toxicomanes y ont aussi recours pour éviter de consommer seul… et de risquer une surdose qui pourrait leur être fatale, a découvert notre collaborateur.

Mathieu Thériault
Collaboration spéciale

Meredith* n’a rien de l’image qu’on se fait généralement d’une toxicomane. Âgée dans la vingtaine, elle travaille dans le domaine juridique, possède sa voiture et habite un joli condo en ville. Ni son amoureux, ni ses parents, ni surtout le cabinet pour lequel elle travaille ne sont au courant de cette double vie qu’elle mène… notamment le type d’apéros virtuels qu’elle fréquente.

Si certains se sont tournés vers la vidéoconférence pour boire avec leurs copains pendant le confinement, les « 5 à 7 » de Meredith ont surtout consisté, eux, à trinquer non pas avec un verre à la main, mais avec une seringue.

Son parcours peut sembler atypique, mais il est malheureusement le lot de plusieurs anciens athlètes comme elle. À l’adolescence, Meredith a pratiqué certains sports jusqu’à un très haut niveau. À la suite d’un accident, et pour soulager les douleurs qu’entraînent des maladies chroniques, elle a été initiée aux opiacés à l’âge de 13 ans. Elle y a pris goût, jusqu’à développer une dépendance. Quand les médecins ont cessé de lui en prescrire, elle s’est tournée vers le marché noir pour continuer à s’approvisionner, pour finalement plonger dans l’héroïne.

Depuis quelques années, Meredith fréquente l’un des quatre sites d’injection supervisée de Montréal (les SIS), où il est possible d’utiliser des drogues injectables dans un endroit sain et sécuritaire, en présence d’intervenants et d’infirmières. Quand le Québec est tombé en pause, trois d’entre eux ont dû fermer leurs portes ou réduire leurs heures d’ouverture.

Avant le confinement, « je n’avais jamais consommé seule à la maison », raconte-t-elle. Pendant quelques jours, une amie, également toxicomane, a accepté de l’accompagner lors des injections. Heureusement, car un soir, la séance s’est particulièrement mal déroulée. « J’étais prise de convulsions, mes membres, mon visage et mes mains sont devenus tout enflés. J’ai littéralement fait le bacon à terre. Si j’avais été seule, c’était ciao bye… », explique-t-elle la gorge encore nouée par l’émotion. « À partir de là, je me suis dit : “Plus jamais seule.” J’ai même payé des taxis à des gens pour qu’ils restent avec moi le temps de ma dose, mais bon, on s’entend que la drogue, c’est déjà cher en partant… »

C’est à ce moment qu’elle a pensé à tous ces gens qui organisent des apéros virtuels.

Seul, mais pas tout seul

La formule est simple : en utilisant une application de vidéoconférence (comme Skype, WhatsApp ou Facebook), on entre en communication visuelle avec un compagnon qui consomme lui aussi, ou un proche qui veut bien nous assister.

« En se voyant et en se parlant, dit Meredith, on s’assure que, même à distance, on pourra appeler des secours si la personne tombe en surdose ou en détresse respiratoire. »

Jean-François Mary, directeur chez Cactus, estime qu’il s’agit d’une excellente initiative.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Jean-François Mary, directeur chez Cactus

Dans les cas de surdose, les secours peuvent arriver en trois à cinq minutes, alors oui, ça peut faire toute la différence. Surtout qu’avec la pandémie, la qualité et la disponibilité de certaines drogues varient énormément.

Jean-François Mary, directeur chez Cactus

« Plusieurs réseaux d’héroïne ont fermé », avance-t-il. « On trouve davantage de fentanyl ou d’opioïdes de contrefaçon qui en contiennent. Parmi ceux qui consommaient surtout des stimulants, on en a vu plusieurs passer de la coke au crystal meth, une substance pour laquelle ils n’ont pas forcément une grande tolérance » ou habitude, dit M. Mary.

Difficile pour le moment de savoir dans quelle mesure la pratique de l’injection en vidéoconférence est répandue chez ceux qu’on appelle les « utilisateurs de drogues injectables » (UDI) à Montréal. Meredith raconte qu’effectivement, ses petites séances peuvent ressembler à celles où des gens prennent l’apéro en ligne, bien confinés. « On jase un peu, on prend des nouvelles les unes des autres, puis chacun consomme son affaire. Et quand on est certain que les deux ont bien réagi et sont stables, on met fin à l’appel. »

Marco*, qui participe souvent aux appels avec Meredith, rapporte pour sa part que « chez les junkies, il y a tout un côté rituel qui est très important avec l’injection. On prépare le matériel, on le fait chauffer, on remplit la seringue. Moi, souvent, je mets ma musique préférée en fond sonore pour avoir l’ambiance idéale. En plus d’être dangereux, c’est super déprimant, consommer tout seul. Alors, faire ça en ligne comme ça, on a un peu l’impression de partager ce rituel, cette intimité. »

Jean-François Mary, de Cactus, est à même de constater les effets du virus dans les milieux de l’itinérance ou de la consommation. « Par moments [durant le confinement], il n’y avait que nous, les policiers et les itinérants dans les rues du centre-ville. C’était assez surréaliste. On a vu plein de nouveaux visages dans nos ressources, des gens qui n’étaient à l’évidence pas de nouveaux consommateurs. »

La fermeture totale ou partielle de nombres d’organismes a rendu plus évidents certains problèmes qui existaient déjà. « Les drogues de mauvaise qualité, le fentanyl, le manque de logement social, la pauvreté chronique, la prohibition, les prisons surpeuplées ; ce n’est quand même pas la COVID-19 qui est responsable de tout ça. Ce sont des choix de société », résume-t-il. « Nous, ce sont des revendications qu’on porte depuis 10 ans. C’est comme avec les CHSLD : toutes les choses qui ne fonctionnaient pas avant, mais qu’on choisissait de ne pas trop regarder, elles ne marchent carrément plus du tout et on ne peut plus les ignorer. »

* Les véritables prénoms de Meredith et Marco ont été changés à leur demande pour préserver leur anonymat.