De la femme enceinte consommant de l’héroïne à l’homme d’affaires ayant développé une dépendance aux médicaments, le Cran vient en aide aux personnes dépendantes aux opioïdes à Montréal depuis 32 ans. La Presse a passé quelques jours avec des intervenants de ce service unique et certains de leurs 1275 clients pour comprendre leur réalité.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Edouard Plante-Fréchette Edouard Plante-Fréchette
La Presse

Dans un vaste local coloré et lumineux d’un immeuble du quartier Hochelaga-Maisonneuve, Jessie, 34 ans, joue avec ses deux enfants. Sa fille de trois ans et demi, Braelyne, cajole une poupée. Le petit Julien, 6 mois, gazouille sur ses genoux sous le regard bienveillant de l’éducatrice Katrine Desjardins.

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Jessie joue avec ses enfants dans les locaux du Rond-Point, point de service du Centre de recherche et d’aide pour les narcomanes.

Quand Jessie est tombée enceinte en 2015, jamais elle n’aurait cru pouvoir un jour profiter de ce genre de moments. À l’époque, Jessie consommait de l’héroïne. « Je partais de très loin », affirme-t-elle.

La jeune femme est tombée dans la drogue après avoir déménagé de l’Ontario à Montréal en 2001. Au fil des ans, sa consommation devient si intense qu’elle se retrouve à la rue. Vers 2009, Jessie décide d’arrêter de consommer. Elle prend contact avec le Centre de recherche et d’aide pour les narcomanes (Cran) et entame un programme de traitement de substitution à la méthadone.

Créé il y a 32 ans lors des débuts de l’épidémie de sida, le programme Cran, qui relève de la direction des programmes de santé mentale et dépendance du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, a comme mission d’aider les gens de 14 ans et plus aux prises avec une dépendance aux opioïdes.

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Un service précurseur

Selon Claire Thiboutot, chef de service du programme troubles de l’usage d’opioïdes (Cran) du CIUSSS, le succès du Cran repose sur le fait qu’il est « à l’avant-garde du traitement des opioïdes au Québec ».

Le Cran a par exemple été dans les premiers en Amérique du Nord à offrir un programme « d’exigence à bas seuil » à sa clientèle. Les personnes dépendantes aux opioïdes et vivant en marge de la société peuvent ainsi recevoir des traitements dans un point de service facilement accessible au centre-ville. « Pas besoin de prendre rendez-vous », illustre Mme Thiboutot.

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La majorité des 1275 clients du Cran reçoivent toutefois des traitements de substitution aux opioïdes de façon plus traditionnelle, dans des locaux du Centre de réadaptation en dépendance de Montréal.

Beaucoup seront clients du Cran toute leur vie. « On les suit tant qu’ils sont en traitement de substitution. Pour certains, c’est à vie. Pour d’autres, c’est cinq ans », affirme Sophie St-Amand, agente de relations humaines au programme Cran.

En plus d’offrir le traitement de substitution aux opioïdes et d’en assurer le suivi, le Cran offre des ateliers, des rencontres, mène des projets de recherche et offre de la formation aux autres établissements de santé de la province.

Pour Mme Thiboutot, le principal défi du Cran est « la stigmatisation de la clientèle ». 

Le plus gros préjugé est de croire que tous nos clients ont le même profil, soit celui de la personne qui a tout perdu et qui est prête à tout pour se procurer sa drogue. Ce n’est pas vrai. Certains travaillent. D’autres ont des familles.

Sophie St-Amand

Au cours des dernières années, le Cran note que de plus en plus de Montréalais développent une dépendance aux opioïdes après avoir fait un mauvais usage de leur ordonnance. « Il y a 30 ans, on ne voyait pas ça », affirme Mme Thiboutot.

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Parents et accros

Pour Jessie, sa première tentative de sevrage avec le Cran est un succès. Elle reprend sa vie en main. Termine sa cinquième secondaire. Occupe un emploi stable. Mais en 2014, elle rechute. Quelques mois plus tard, elle tombe enceinte.

Aussitôt, elle en parle à Anne-Marie Mecteau, l’agente de relations humaines qui la suit au Cran. « Je me souviens d’avoir été assise avec Anne-Marie. J’avais les bras tout maganés… Anne-Marie ne m’a pas jugée. Elle a cru en moi, raconte Jessie. Elle m’a montré comment faire pour que ma grossesse soit possible. Que je devienne une mère malgré tout. »

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Anne-Marie Mecteau, agente de relations humaines au Cran

Jessie est dirigée vers les services du Rond-Point, un point de service du Cran qui vient en aide notamment aux parents dépendants aux opioïdes ou l’ayant déjà été.

Ouvert depuis cinq ans dans Hochelaga-Maisonneuve, le Rond-Point suit aussi le développement des enfants jusqu’à l’âge de 5 ans.

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Le Rond-Point regroupe des professionnels de différents organismes et permet aux familles de recevoir dans un même lieu des services médicaux, infirmiers et psychosociaux, entre autres. Entre 10 et 12 femmes enceintes et 47 familles y sont actuellement suivies.

Depuis son ouverture, le Rond-Point a offert ses services à plus de 400 personnes. « On voit que c’est un besoin. Les demandes entrent. On est saturés. Notre espace est limité », note la coordonnatrice du Rond-Point, Isabelle Risler, qui souhaiterait étendre davantage ses services et ouvrir ses portes cinq jours sur sept plutôt que trois, comme c’est le cas actuellement.

Mme Risler explique que le cocktail « parent et opioïdes » est un sujet « très tabou » au Québec.

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Isabelle Risler, coordonnatrice du Rond-Point

« On essaie de combattre les préjugés », dit-elle, tout en expliquant qu’un parent dépendant aux opioïdes n’est pas nécessairement un mauvais parent.

Les intervenants du Rond-Point font preuve de souplesse avec les clients. Ils maîtrisent parfaitement « l’art de développer un lien de confiance », affirme Mme Risler. « On veut que les mères nous fassent confiance. Que si elles rechutent, elles nous le disent », dit-elle.

Fin heureuse

Épaulée par les intervenants du Rond-Point, Jessie a entamé un deuxième programme de méthadone et accouché de sa fille, en parfaite santé, en septembre 2015. Peu après avoir accouché, Jessie a rechuté. Le Rond-Point est resté à ses côtés pour l’aider. 

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Au début, j’ai caché le fait que j’avais rechuté. J’ai eu vraiment peur de perdre ma fille. Mais jamais les intervenants ne m’ont lâchée.

Jessie

Mme Risler explique que parfois, si la sécurité des enfants est en danger, un signalement doit être fait. « Mais jamais on ne fera ça dans le dos des parents. On en parle avec eux. On les informe. Tout se fait dans la transparence », dit-elle.

Aujourd’hui, Jessie est toujours sous traitement de méthadone. Elle remet tranquillement sa vie en ordre. Il y a six mois, elle a donné naissance à son fils Julien. « Il y a des préjugés tout le temps sur mon cas. Pas ici, dit-elle. On a souvent juste besoin que quelqu’un croie en nous. »

toxicomanie

Deux histoires, deux succès

« Ils m’ont sauvé »

Eddy Kurkcuoglu ne pensait jamais qu’il serait en vie à 36 ans. Aux prises avec une dépendance aux opioïdes qui lui a fait frôler la mort par surdose au moins deux fois, le Montréalais estime être un miraculé. Surtout, il estime que sans le Cran, jamais il n’aurait été capable de remettre sa vie sur les rails.

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Il y a six mois, Eddy Kurkcuoglu a trouvé la motivation qui lui manquait et cessé de consommer de l’héroïne.

« Ils m’ont sauvé. Ils ont changé ma vie », affirme Eddy, qui est sobre depuis plus de six mois.

Né au Québec, Eddy a déménagé à Vancouver à l’âge de 5 ans. Il n’a jamais bien parlé l’anglais. Sa langue première est l’arménien. « C’était dur pour moi de parler là-bas. On riait de moi », dit-il.

Pour se faire des amis et être cool, Eddy commence à consommer de la marijuana à 12 ans. Puis à 13 ans, il fume sans le savoir de l’héroïne. Rapidement, sa fréquence de consommation augmente. À 14 ans, Eddy lâche l’école. Il consomme tous les jours. « Je commence à voler de l’argent et des bijoux. J’emprunte de l’argent à ma sœur. À tout le monde », dit-il. Inquiets des mauvaises fréquentations de leur fils, les parents d’Eddy reviennent à Montréal en 2000.

Mais les problèmes se poursuivent pour Eddy. Au fil des ans, il fera une quinzaine de surdoses. Deux fois, il devra être réanimé. Il tentera certaines thérapies de sevrage en cours de route, sans succès.

En 2015, Eddy se fait arrêter en possession d’héroïne et va en prison. 

Je pesais 140 lb. J’étais un mort-vivant. Ç’a été mon premier wake-up call.

Eddy Kurkcuoglu

Dans les mois qui suivent sa sortie de prison, Eddy se fait parler du Cran. Il entre en contact avec l’organisme et tente un premier traitement de méthadone. « Mais ça n’a pas marché. Je ne prenais pas ça au sérieux », avoue-t-il.

Réduction des méfaits

Durant les mois de rechute d’Eddy, le Cran garde le lien avec lui. « Ils ne m’ont pas juste jeté dehors. Je leur dois beaucoup », dit-il.

Intervenante psychosociale au Cran, Sophie St-Amand explique que le centre adopte une approche de réduction des méfaits. « On prend la personne où elle est. On veut diminuer le plus possible la consommation. Mais on accompagne la personne. »

Il y a six mois, Eddy a trouvé la motivation qui lui manquait et cessé de consommer. Tous les jours, il va à la pharmacie pour recevoir son traitement de méthadone. Tous les deux mois, il visite le Cran pour un suivi. Il travaille à la bijouterie familiale. « Je veux vivre. Devenir un vieux de 80 ans. Je suis comme un nouveau-né qui découvre la vie. […] Si le Cran n’avait pas cru en moi, je ne serais pas là pour vous parler », dit-il.

« On ne m’a pas jugée »

Megan, 27 ans, a commencé à consommer des opioïdes il y a environ sept ans. La jeune femme dit qu’elle n’était pas du tout prédisposée à devenir accro.

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Dirigée vers le Cran et le Rond-Point, Megan n’a plus jamais retouché à la drogue depuis.

« J’ai eu une enfance normale. J’ai fréquenté une école secondaire privée. Je suis allée à l’université », dit-elle.

C’est au retour d’un voyage vers 2012 que Megan a commencé à consommer des drogues. « J’avais rencontré de nouveaux amis. De mauvaises influences », dit-elle. Après avoir essayé ses premières drogues, Megan se tourne vers des médicaments sur ordonnance comme l’OxyContin. « J’avais une maladie auto-immune. Je me faisais prescrire des médicaments. Je les consommais. Et je les vendais. Un soir, avec mon chum de l’époque, j’ai décidé d’essayer de m’injecter. Je me souviens que j’ai dit : “Juste pour une fois.” Mais ça n’a pas été ça du tout. »

La vie de Megan entre ensuite dans une spirale infernale. « J’ai perdu mes emplois. Perdu mon logement, se souvient-elle. J’avais 25 ans. J’étais sans-abri. La vie dans la rue, c’est difficile. J’ai perdu 100 lb. » 

Ma journée se résumait à quoi faire pour trouver ma dope. Trouver ma dope. Prendre ma dope. Puis recommencer.

Megan

Il y a trois ans, Megan est tombée enceinte. « Ça m’a donné un coup. Dès que j’ai su que j’étais enceinte, je suis allée à l’hôpital et j’ai demandé de suivre un programme de méthadone », dit-elle. Dirigée vers le Cran et le Rond-Point, elle n’a plus jamais retouché à la drogue depuis.

« Comme quelqu’un de normal »

« J’avais peur que mon enfant me soit retiré. Mais tout le monde ici m’appuyait dans mes décisions. On ne m’a pas jugée. On m’a aidée. Écoutée. On a suivi ma grossesse comme si j’étais quelqu’un de normal », dit-elle.

Intervenante psychosociale au Cran depuis 15 ans, Anne-Marie McTeau est souvent témoin d’histoires comme celle de Megan. « J’aime dire que pour ces femmes, la grossesse est une fenêtre d’opportunité vers le changement », dit-elle.