La Fédération des femmes du Québec (FFQ) appuie la volonté du gouvernement québécois de ne plus recourir à des cliniques américaines pour fournir des avortements tardifs à des femmes de la province, mais pense que l’initiative ne va pas assez loin pour assurer l’accessibilité de ce service.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

La présidente de l’organisation, Gabrielle Bouchard, a indiqué hier en entrevue avec La Presse que Québec devrait agir pour empêcher que des médecins de la province puissent refuser de réaliser des interruptions de grossesse à un stade de gestation avancé.

« Si on en arrive à une situation où le pouvoir médical n’a plus le dessus sur le pouvoir des femmes à décider ce qu’elles veulent faire de leur propre corps, je suis super contente, mais le gouvernement n’ose pas trop se pencher là-dessus », dit Mme Bouchard.

Chaque année, une vingtaine de Québécoises enceintes sont envoyées aux États-Unis pour subir un avortement tardif parce qu’elles sont incapables de trouver un établissement provincial disposé à leur offrir le service sans égard au motif.

Des centres hospitaliers réalisent des interventions à un stade avancé de la grossesse lorsque le fœtus présente des pathologies majeures, mais les cas où la mère et le fœtus sont en santé suscitent beaucoup d’opposition.

« Ça me met en maudit. D’un côté, on prône l’égalité entre les hommes et les femmes et de l’autre, on n’offre pas les services qu’on devrait offrir. » — Gabrielle Bouchard, présidente de la FFQ

La porte-parole soupçonne que le gouvernement, par sa décision de « rapatrier » les avortements tardifs, veut en tirer des avantages politiques auprès des groupes féministes sans s’attaquer à la racine du problème alors que la question de l’avortement revient dans l’actualité.

Me Louise Langevin, professeure de l’Université Laval qui prépare un livre sur « l’autonomie procréative », note que les médecins québécois qui refusent de pratiquer un avortement tardif sont tenus « d’aider » leur patiente à trouver le service ailleurs.

Le Code de déontologie du Collège des médecins ne précise cependant pas en quoi consiste exactement cette aide, relève la spécialiste.

Une « référence efficace »

Le pendant ontarien de l’organisation a adopté récemment une approche plus contraignante en précisant que le médecin objecteur de conscience doit assurer une « référence efficace » à la patiente. Un groupe de médecins catholiques a tenté récemment, sans succès, de contester cette disposition.

Une porte-parole du Collège des médecins, Annie-Claude Bélisle, a indiqué hier que l’organisation n’avait pas le pouvoir de limiter l’objection de conscience. Elle a ajouté qu’il n’y a cependant pas de raison de croire qu’aucun médecin québécois n’acceptera de pratiquer les avortements tardifs requis.

Le gouvernement pourrait toutefois intervenir à ce sujet comme le font certains pays européens, dont la Suède et la Finlande, où l’objection de conscience en matière d’avortement est interdite, note Me Langevin.

La Campagne Québec pro-vie, qui réclame l’interdiction totale de l’avortement dans la province, accuse pour sa part le gouvernement de faire un « faux pas » en cherchant à se faire du « capital politique » auprès des groupes féministes.

Le président de l’organisation, Georges Buscemi, note qu’il n’est pas urgent pour le gouvernement de procéder à un tel rapatriement puisque la situation judiciaire aux États-Unis ne va pas basculer soudainement et rendre le service inaccessible.

Même une décision de la Cour suprême invalidant le jugement Roe c. Wade ne signifierait pas que les cliniques américaines utilisées par Québec fermeraient leurs portes, puisque les États auraient alors une grande latitude pour fixer leurs propres lois sur l’accès à l’avortement, dit-il.

« C’est un geste vide, politique, pour solliciter l’appui d’une certaine clientèle électorale, un certain vote féministe. » — Georges Buscemi, président de Campagne pro-vie

Le premier ministre François Legault a indiqué hier que l’avortement est « un dossier qui est réglé depuis longtemps au Québec » et qu’il est nécessaire de pouvoir offrir les interruptions tardives dans la province pour ne plus avoir à envoyer de femmes enceintes aux États-Unis.

« Les femmes ont le droit à l’avortement. C’est à nous de nous assurer, avec des groupes de médecins qui sont d’accord, d’offrir ce service dans des délais raisonnables à tout le monde », a-t-il précisé.

« Un droit acquis »

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a réitéré hier que l’avortement est « un droit acquis ». Elle a bon espoir que Québec trouvera des médecins qui voudront pratiquer des interruptions tardives « de façon volontaire ».

La députée de Québec solidaire Christine Labrie a applaudi le geste du gouvernement et lui a demandé de prévenir d’éventuels délais dans l’accès à l’avortement au Québec si jamais des États américains radicalisaient leur opposition à l’avortement et poussaient de nombreuses Américaines à venir subir cet acte médical ici.

La décision du gouvernement québécois a aussi attiré l’attention du chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier. Il a écrit sur son compte Twitter que les avortements pratiqués dans le dernier trimestre de la grossesse sont des « infanticides », voire des « meurtres », et devraient être interdits.

Ses sorties irritent la FFQ, qui s’attend à livrer bataille en prévision de la prochaine campagne fédérale pour protéger les acquis des femmes en matière d’avortement.

« La femme a le droit à son autonomie corporelle. C’est sans compromis », dit Gabrielle Bouchard.