Une Montréalaise sans statut, enceinte de 39 semaines, se dit harcelée par une agence de recouvrement mandatée par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Nord-de-l'Île-de-Montréal pour récupérer les frais encourus lors d'un premier accouchement à l'hôpital du Sacré-Coeur.

Publié le 27 avr. 2017
Isabelle Hachey LA PRESSE

Le centre de pédiatrie sociale de Saint-Laurent Au coeur de l'enfance dénonce sans détour le « harcèlement et l'intimidation » du réseau de la santé à l'endroit de Gisèle Gaëlle Kemgang Domche.

Profondément inquiet pour la santé physique et psychologique de cette femme au statut précaire, l'obstétricien Michel Welt implore le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, de lui accorder une attestation provisoire de la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) afin de lui permettre d'accoucher dans la sérénité.

Dans son minuscule logement de l'arrondissement de Saint-Laurent, Mme Kemgang Domche vit un stress intense. Au terme d'une grossesse difficile, au cours de laquelle elle a été privée de soins adéquats pour traiter son diabète gestationnel, elle s'apprête à subir un accouchement qui l'endettera de plusieurs milliers de dollars.

Pour réduire la facture, Mme Kemgang Domche s'est résolue à renoncer à la péridurale.

Il n'y a pas que la perspective de la souffrance qui angoisse Mme Kemgang Domche. Le 4 avril, elle a reçu un avis de réclamation de 5523 $. Le CIUSSS du Nord-de-l'Île-de-Montréal espère ainsi récupérer la somme que Mme Kemgang Domche lui doit depuis qu'elle a accouché de son premier enfant, Christina, à l'hôpital du Sacré-Coeur.

16 000 $ POUR SA PREMIÈRE GROSSESSE

Arrivée du Cameroun en 2014, Mme Kemgang Domche est parrainée par son mari, lui-même citoyen canadien. D'ici à ce qu'elle obtienne sa résidence permanente, elle n'est pas couverte par la RAMQ - et n'a donc pas accès aux soins périnataux que requiert son état. Elle doit payer des centaines de dollars pour la moindre prise de sang.

Sa première grossesse lui a coûté, au total, 16 000 $. Grâce à son mari, qui travaille dans un entrepôt réfrigéré, elle a pu en rembourser une bonne partie. Mais les jeunes parents, pris à la gorge, n'y arrivent plus.

Qu'à cela ne tienne : depuis le 4 avril, des agents de recouvrement appellent tous les jours - et parfois même deux fois par jour. « Je fuis le téléphone parce que j'ai peur que ce soit eux. Chaque fois, ils posent les mêmes questions. Ils insistent. Ils me disent : "Vous n'avez pas le choix de payer votre dette, attendez-vous à recevoir d'autres appels." »

À cela, un porte-parole du CIUSSS du Nord-de-l'Île-de-Montréal répond que l'établissement public a « la responsabilité de récupérer les sommes impayées » par les patients qui ne sont pas couverts par la RAMQ. « C'est seulement à la suite de plusieurs tentatives infructueuses que l'établissement transmettra le dossier à une agence de recouvrement pour qu'elle s'assure du suivi », note Hugo Larouche, conseiller aux relations médias du CIUSSS.

« En aucun cas notre établissement ne va refuser de traiter un patient qui nécessite des soins immédiats, et ce, peu importe son statut et ses moyens financiers », souligne-t-il.

Dans une lettre adressée au ministre de la Santé Gaétan Barrette, le 3 avril, l'obstétricien Michel Welt estime au contraire que « le fait de ne pouvoir donner les soins essentiels à ces résidants québécois met souvent en danger leur santé et leur vie ».

Mme Kemgang Domche, par exemple, a été refusée aux urgences alors que son taux de sucre était hors contrôle, rapporte Emily Ruel, intervenante sociale du Centre de pédiatrie sociale de Saint-Laurent. « Traiter le diabète de grossesse, c'est essentiel, dit-elle. Ça peut être une question de vie ou de mort. »

Dans sa lettre, le Dr Welt demande au ministre d'accorder une attestation provisoire de la RAMQ à Mme Kemgang Domche pour couvrir ses soins obstétricaux. « Je fais confiance à votre humanisme, à votre éthique médicale et à votre attachement à la cause des femmes », écrit-il à M. Barrette.

Le cabinet du ministre confirme avoir reçu la correspondance et assure lui donner « un suivi approprié ».

Mme Kemgang Domche est loin d'être rassurée. Quand elle est tombée enceinte une seconde fois, elle a songé à interrompre sa grossesse pour ne pas crouler à nouveau sous les dettes. Mais un consultant en immigration lui a assuré qu'elle recevrait sa carte-soleil d'ici neuf mois. Elle ne l'a pas reçue.

« Je vais avoir une seconde dette, c'est vraiment stressant, ça me fait peur. Si j'avais pu accoucher à la maison, je l'aurais fait. J'ai peur d'aller à l'hôpital. » 

L'accouchement est prévu le 3 mai.