Des citoyens de l’Outaouais s’indignent des forages miniers qui ont lieu « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 » près de leur résidence. Pourquoi faire de l’exploration alors que François Legault a juré, il y a trois semaines, qu’il n’y aurait pas de nouvelles mines sans acceptabilité sociale au Québec ?, se demandent-ils.

Publié le 12 septembre
Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

« Les citoyens ici, ils n’en veulent pas, de mines, et ils n’en voudront jamais. Il faut que ça s’arrête », dénonce Gilles Charest, conseiller municipal de Lac-des-Plages.

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Des forages d’exploration ont actuellement lieu dans la municipalité de l'Outaouais.

À la mi-mai, Lomiko Metals a entamé une troisième phase d’exploration minière dans les montagnes de Lac-des-Plages, en Outaouais, à la recherche de graphite, un précieux minerai utilisé dans la fabrication de batteries de véhicules électriques. L’entreprise de la Colombie-Britannique doit creuser 120 trous de 150 mètres de profondeur d’ici la fin du mois d’octobre, afin d’évaluer le potentiel d’y établir une mine à ciel ouvert.

Le conseiller municipal Gilles Charest assure que plus de 90 % des citoyens s’opposent au projet minier qui pourrait voir le jour dans cette zone touristique et de villégiature.

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Gilles Charest, conseiller municipal de Lac-des-Plages, devant le lac Bélanger

C’est de l’argent mal investi par l’industrie minière si, après avoir dépensé des millions de dollars, elle se fait dire que l’acceptabilité sociale n’est pas au rendez-vous. Personnellement, je trouve que ce n’est pas très honnête.

Gilles Charest, conseiller municipal de Lac-des-Plages

Les citoyens de Duhamel, le village voisin, sont aussi préoccupés par les travaux qui s’effectuent à 500 mètres à peine du lac Doré, un cours d’eau bordé de 90 résidences. C’est là que la mine pourrait voir le jour si les recherches de graphite s’avèrent concluantes.

« Les claims sont de plus en plus proches des habitations », dénonce David Pharand, maire de Duhamel. Lomiko Metals détient 76 claims sur une superficie de 4003 hectares comprenant une trentaine de lacs et de cours d’eau à Lac-des-Plages. En Outaouais, les titres miniers qui permettent de chercher des substances minières (claims) ont d’ailleurs triplé en seulement 18 mois, ajoute M. Pharand.

« Ça cause de plus en plus d’inconvénients et de problèmes de qualité de vie pour les citoyens », dit-il.

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Des forages exploratoires ont eu lieu pendant le passage de La Presse.

Dans sa municipalité, de nombreux résidants se plaignent du bruit causé par les forages exploratoires. M. Pharand a contacté Lomiko Metals à ce sujet, il y a quelques semaines. « L’entreprise nous dit que la machinerie ne dépasse pas 30 décibels, ce qui équivaut à une bonne pluie. Mais c’est comme s’il pleuvait constamment 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. À la longue, ça devient véritablement irritant », raconte-t-il.

Le maire demande au gouvernement de mieux contrôler les endroits où les claims sont accordés, pour éviter les « conflits d’usage » entre les citoyens et les entreprises. L’exploration et l’exploitation minières devraient être interdites à une certaine distance des lacs habités, ajoute-t-il.

Sur notre territoire, on a grosso modo 400 km⁠2 de terres publiques. Ce qu’on prétend, c’est que les claims miniers auraient pu être mieux placés.

David Pharand, maire de Duhamel

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Notre guide nous montre un morceau de graphite trouvé sur les lieux.

Questionné à savoir pourquoi des forages exploratoires ont lieu dans une municipalité qui s’oppose à une mine, le cabinet de François Legault a affirmé que le Québec « a tout à gagner » à développer des technologies vertes et des sources alternatives d’énergie.

« Le premier ministre a été clair : il n’y a aucun projet minier qui va se faire sans qu’il y ait une acceptabilité sociale. L’acceptabilité sociale n’est pas seulement une condition gagnante, mais une condition fondamentale pour tout projet », a indiqué Ewan Sauves, attaché de presse de François Legault, sans toutefois évoquer l’exploration minière.

« Des relents de Far West »

Louis Saint-Hilaire, porte-parole du Regroupement de protection des lacs de la Petite-Nation (RPLPN), affirme que la plupart des maisons de Duhamel et de Lac-des-Plages sont des résidences permanentes, pas des chalets. « Les gens qui sont installés ici, c’est pour être loin du bruit, pour éviter la ville, pour vivre la vie de campagne, en forêt. Là, ce qu’ils voient arriver, c’est un parc industriel. Ça risque de devenir un paysage lunaire », explique-t-il.

Le regroupement de citoyens s’inquiète aussi pour la quantité de roc qui sera éventuellement exposée aux pluies. L’eau se déversera vers le lac des Plages et le lac Doré, affirme M. Saint-Hilaire. Le lac Simon, où la SEPAQ gère un important centre touristique, s’approvisionne du ruisseau Doré (qui s’approvisionne lui-même du lac Doré).

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Gilles Charest, conseiller municipal à Lac-des-Plages, montre un petit déversement près de la foreuse.

Le RPLPN souligne que le développement minier pourrait aussi avoir un impact sur 37 espèces animales et végétales sensibles, menacées ou vulnérables, dont l’habitat d’hiver de cerfs de Virginie.

Ugo Lapointe, cofondateur de la Coalition Québec meilleure mine, soutient que même si le gouvernement québécois veut accélérer la transition énergétique et, donc, accélérer l’exploitation minière, il faut mieux réfléchir à la façon d’accorder des claims miniers. « Notre Loi sur les mines a encore des relents de Far West », dit-il.

« Les claims miniers poussent comme des champignons dans les zones touristiques, dans les milieux naturels valorisés sans que les citoyens soient informés ou consultés. C’est fait de façon chaotique, sans planification. C’est un problème ! », dénonce-t-il.

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Des chemins forestiers ont été aménagés vers les zones de forage. Les troncs d’arbres reposent toujours en bordure de la route.

Lorsque des claims sont accordés, les municipalités ne peuvent plus créer des aménagements comme des parcs régionaux, des aires protégées ou des projets récréotouristiques sur ces sites, explique M. Lapointe.

Tout le monde est d’accord pour développer intelligemment une filière minière au Québec, mais pas de la façon dont ça se fait actuellement […] Si on développe des autos électriques en détruisant nos milieux naturels, ce ne sera pas gagnant.

Ugo Lapointe, cofondateur de la Coalition Québec meilleure mine

Jointe par courriel, l’entreprise Lomiko Metals affirme être au fait des inquiétudes des citoyens. « Nous reconnaissons les préoccupations et le travail qui doit être fait pour arriver à un processus consensuel. Nous ne pouvons pas faire cela seuls », affirme Kim Darlington, porte-parole de l’entreprise.

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Notre guide nous montre sur une carte les lacs qui entourent la zone de forage. Au total, Lomiko Metals détient 76 claims dans ce secteur sur une superficie qui comprend 30 lacs et cours d’eau.

L’entreprise canadienne affirme qu’elle a remis un dépliant à chacun des résidants du secteur, avec des coordonnées afin qu’ils puissent poser des questions ou porter plainte. « Nous répondons de manière proactive à toutes les préoccupations, et en ce qui concerne le bruit, nous avons des moniteurs qui nous fournissent des données […] À l’heure actuelle, nous ne contrevenons à aucune limitation de bruit. »

Lomiko Metals est convaincue qu’il est possible de développer le secteur minier « responsablement » à proximité de villages, de villes et d’habitations. « Nous espérons travailler avec les citoyens pour démystifier cette industrie et faire connaître les avantages pour la région », a poursuivi Mme Darlington.

En savoir plus

  • 15 ans
    Durée de vie d’une mine à ciel ouvert à Lac-des-Plages si celle-ci voit le jour
    Source : Rapport technique et évaluation économique préliminaire de Lomiko Metals
    1,4 million
    Quantité de tonnes de graphite que Lomiko Metals espère produire sur une période de 15 ans, à Lac-des-Plages
    Source : Calculs effectués à partir du Rapport technique et évaluation économique préliminaire
  • 108,8 millions
    Quantité de tonnes de déchets miniers qu’une mine à Lac-des-Plages pourrait produire. Cela équivaut à 17,5 fois les déchets éliminés dans les sites d’enfouissement du Québec chaque année.
    Source : Calculs effectués à partir du Rapport technique et évaluation économique préliminaire
    211 %
    Augmentation du nombre de claims miniers en Outaouais en 18 mois. Le nombre de titres miniers est passé de 1400 à 4359 entre janvier 2021 et août 2022. La hausse est de 71 % dans les Laurentides et de 408 % dans la Matawanie.
    Source : Regroupement de protection des lacs de la Petite-Nation