En raison de la pandémie, un nombre record de citoyens auront le droit de voter par la poste aux élections municipales du 7 novembre. Hélas, les municipalités ne sont toujours pas autorisées à offrir cette possibilité à l’ensemble de leurs électeurs. Une limite qui cause des frustrations en maints endroits.

Tensions entre villégiateurs et résidants permanents

TEXTE : Ariane Krol
TEXTE : Ariane Krol La Presse
PHOTOS : Karene-Isabelle Jean-Baptiste
PHOTOS : Karene-Isabelle Jean-Baptiste La Presse

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Le marché public de Mansonville

Canton de Potton – Beaucoup de propriétaires d’une résidence secondaire l’ignorent, mais celle-ci leur donne un droit de vote aux élections municipales locales. Et comme ils ne peuvent pas toujours être présents le jour du scrutin, plusieurs municipalités leur permettent de voter par la poste. C’est ce que le Canton de Potton, en Estrie, avait fait en 2017. Mais en juin dernier, le conseil municipal a éliminé cette possibilité. Une décision que des candidats ont encore en travers de la gorge, au point d’en faire un enjeu électoral.

En ce samedi pluvieux d’octobre, les clients se font rares au petit marché public de Mansonville, au cœur du canton de Potton. Mais le temps maussade ne réussit pas à gâter le coup d’œil. La grange ronde centenaire devant laquelle se tient le marché est encore plus spectaculaire dans ce paysage qui commence à rougeoyer.

La candidate à la mairie Stansje Plantenga, rencontrée dans l’entrée de la grange, détaille longuement ses priorités – logement abordable, activités pour les ados, services aux aînés, autonomie alimentaire, développement durable. Mais quand on lui demande ce qu’elle changerait aux décisions de l’administration sortante, la réponse fuse.

« La première chose, ce serait de réinstaurer le vote par correspondance parce que c’est contre les gens qui viennent d’ailleurs, qui ne sont pas des résidants permanents », lance-t-elle en évoquant les taxes municipales payées par ces propriétaires, et l’implication bénévole de plusieurs.

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Stansje Plantenga, candidate à la mairie pour l’équipe Un avenir pour tous à Potton

C’était vraiment comme une insulte, parce que ces gens contribuent à notre tissu social !

Stansje Plantenga, candidate à la mairie

Des trois candidats à la mairie, Mme Plantenga est à la seule à se présenter avec une équipe, Un avenir pour tous à Potton, qui propose des candidats à trois des six postes de conseiller.

Aidée de plusieurs bénévoles, l’équipe a fait des appels et du porte-à-porte auprès des villégiateurs pour les inciter à s’inscrire sur la liste électorale.

« Beaucoup de gens qui ont une maison secondaire depuis deux ou trois ans n’ont aucune idée du fait qu’ils pouvaient voter », a constaté l’un des aspirants conseillers, Michel Trudel. Et leur enlever le vote par correspondance, « c’était une manœuvre politique qui ciblait les villégiateurs », dénonce-t-il.

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Michel Trudel, candidat conseiller avec l’équipe Un avenir pour tous à Potton, devant son stand du marché public, dont les profits sont versés au centre d’action bénévole.

« On ne le voit pas sous le bon angle », objecte le conseiller municipal sortant Bruno Côté, maintenant candidat indépendant à la mairie. « Ce qu’on a dit, c’est que le vote par correspondance doit être étendu à tout le monde. » L’ex-maire Jacques Marcoux l’avait demandé à Québec dès novembre 2019, rappelle-t-il (voir autre texte).

« Je trouve ça extrêmement prétentieux de la part des gens qui disent que le vote par correspondance ne nous serait pas favorable, s’indigne M. Côté. Voyons donc, les gens n’ont pas encore eu la chance de voter ! »

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Bruno Côté, conseiller municipal sortant et candidat indépendant à la mairie de Potton

Citant les réalisations du dernier mandat, dont les investissements dans les infrastructures de loisir du parc André-Gagnon, Bruno Côté se présente comme le candidat de la continuité. « Je vois le cœur du village se développer pour le bien de la communauté », souligne-t-il.

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Le marché public de Mansonville

Du changement

À quelques minutes du village, Louis Veillon a ressorti ses pancartes électorales devant sa maison du chemin de Vale Perkins. Élu plusieurs fois conseiller dans les années 1990 et 2000, puis maire en 2013, il retente sa chance après avoir été défait en 2017.

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Louis Veillon, qui se présente à la mairie pour la quatrième fois, a ressorti ses pancartes électorales devant sa maison.

« J’ai fait une bonne job la dernière fois, j’ai pas augmenté les taxes, je pense que je peux faire mieux », plaide-t-il. Le budget municipal ne devrait pas augmenter plus vite que le coût de la vie, et la hausse récente des valeurs foncières pourrait permettre de réduire les taux de taxation, estime-t-il. Le développement durable et le développement d’Owl’s Head, « qui va être le moteur qui fait marcher la municipalité », figurent aussi parmi ses priorités.

Avant même la pandémie, l’acquisition de la station de ski par le groupe Destination Owl’s Head, en 2018, avait attiré de nouveaux acheteurs de chalets et de maisons de campagne dans cette municipalité qui en comptait déjà beaucoup.

Le recensement ne calcule que les résidants permanents (1852 en 2016), mais les villégiateurs sont au moins aussi nombreux, sinon plus, entend-on par ici. Une partie des résidants permanents qui se sont installés ici pour travailler ou prendre leur retraite se qualifient aussi de néoruraux.

Or, villégiateurs et néoruraux ne voient pas toujours les choses du même œil que les familles dites « de souche », enracinées ici depuis quatre ou cinq générations.

Le règlement controversé permettant la circulation de véhicules hors route (VHR) sur les chemins municipaux, adopté par la municipalité puis désavoué par Québec en 2019, est l’exemple qui a fait le plus grand bruit à l’extérieur de Potton. Mais ici, parmi les résidants de longue date, on déplore aussi la multiplication des enseignes « Propriété privée » sur des terrains où tous passaient auparavant librement.

Cynthia Sherrer a grandi dans le canton, les familles de ses deux parents y sont depuis quatre générations. Avec les changements de propriétaires, donc de voisins, « il y a une perte de sentiment d’appartenance », admet-elle.

Mais pour cette trentenaire qui se présente comme conseillère indépendante « équilibrée », désireuse de « créer une communauté pour tout un chacun », il y a plus urgent que les divergences de points de vue. « Ma priorité, c’est vraiment les maisons abordables. » Les propriétés à 300 000 $ ou 500 000 $ et le manque de logements à louer font obstacle aux familles désireuses de s’installer ici, témoigne-t-elle.

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Cynthia Sherrer, dont la famille est établie à Potton depuis quatre générations, se présente comme conseillère indépendante.

Dans la rue principale, la quincaillerie centenaire Giroux & Giroux est tenue par la même famille depuis cinq générations. Daniel, le propriétaire actuel, est aux premières loges du développement du canton.

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Daniel Giroux, propriétaire quincaillerie Giroux & Giroux, tenue par sa famille depuis cinq générations

S’il y a parfois des villégiateurs qui « voudraient que ce soit Montréal en campagne », sans le bruit des tracteurs, des VHR ou du champ de tir, l’augmentation de la population a des avantages. Cela a permis l’ouverture de la pharmacie voisine, amélioré la constance de son chiffre d’affaires et incité des familles à s’installer et à démarrer des PME. « Je ne pensais jamais voir ça de mon vivant », dit celui qui est lui-même revenu en 2003 pour prendre la relève de son père, Pierre.

Une année record pour le vote postal

Ariane Krol
Ariane Krol La Presse

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La loi québécoise permet d’offrir le vote postal uniquement aux non domiciliés, ce qui suscite le mécontentement de nombreuses municipalités.

Selon Élections Québec, 336 municipalités offriront le vote par correspondance (VPC) aux électeurs non domiciliés cette année. C’est presque trois fois plus qu’aux élections de 2017 (121).

Et ce ne sont pas que des lieux de villégiature.

Trois municipalités de l’île de Montréal, soit Dorval, Mont-Royal et Westmount, sont du lot cette année. L’Ancienne-Lorette et Québec aussi. Trois-Rivières, Sherbrooke et Longueuil également.

Il faut dire que les non domiciliés incluent les propriétaires de tout type d’immeubles, ainsi que les occupants d’un « établissement d’entreprise », à condition d’être inscrits sur la liste électorale (un vote par lieu).

Par ailleurs, 464 municipalités ont aussi utilisé la permission spéciale donnée par Québec en cette année pandémique, soit offrir le VPC à tous leurs résidants de 70 ans et plus.

Montréal ne le fait pas, ce que le candidat à la mairie Denis Coderre avait dit trouver « abject » au début mai, allant jusqu’à faire allusion à Donald Trump, « un ancien président, dans le Sud, qui n’aimait pas ça, les votes par correspondance ». L’équipe de la mairesse Valérie Plante avait alors estimé qu’ouvrir cette possibilité avec seulement quelques mois de préparation était trop risqué, un avis partagé par le greffier de la Ville. Celui-ci s’était toutefois dit prêt à organiser l’opération si les élus le souhaitaient.

En revanche, à Montréal comme dans toutes les municipalités, plusieurs autres catégories d’électeurs pourront voter par la poste cette année, notamment les résidants de CHSLD et de résidences pour personnes âgées, les personnes hospitalisées ou incapables de se déplacer pour des raisons de santé et celles obligées de s’isoler pour des motifs sanitaires.

Cet élargissement ne vaut toutefois que pour cet automne.

Sur le fond, le problème demeure entier : la loi québécoise permet seulement d’offrir le vote postal aux non domiciliés. Et Potton n’est pas le seul à trouver la formule insatisfaisante.

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Des clients au marché public de Mansonville

Depuis 2009, 69 municipalités qui offraient cette possibilité l’ont éliminée, dont 5 en 2021, montrent les données obtenues auprès du Directeur général des élections du Québec (DGEQ).

Saint-Adolphe-d’Howard, par exemple, a aboli le vote postal avant les élections de 2017 à cause de la lourdeur de la tâche. Lac-Brome, qui y avait renoncé en 2019, l’a réinstauré cette année en raison de la pandémie, mais pourrait bien l’abolir par la suite, nous a indiqué son directeur général.

Et Potton n’est pas non plus le seul endroit où le vote postal des villégiateurs fait des vagues. À Lac-des-Seize-Îles, petite municipalité de 172 résidants permanents dans les Laurentides, le maire sortant René Pelletier a proposé de l’abolir au printemps, mais y a renoncé devant le tollé. La conseillère Corina Lupu, qui avait défendu farouchement les propriétaires de chalet, a décidé de se présenter contre M. Pelletier à la mairie.

À Potton comme à Lac-des-Seize-Îles, élus et citoyens ont dénoncé l’injustice : pourquoi un résidant à temps plein retenu au loin le jour du scrutin ne peut-il pas voter par la poste lui aussi ?

Ces deux municipalités sont d’ailleurs loin d’être les seules à réclamer ce droit.

Sutton, dans la MRC de Brome-Mississquoi, a adopté une résolution en ce sens en mars dernier. La MRC de Memphrémagog, dont Potton fait partie, en a adopté deux, dont la première en 2014. Son préfet, Jacques Demers, l’a aussi demandé à titre de président de la Fédération québécoise des municipalités.

« On n’a pas de problème avec l’ajout d’un outil dans la boîte électorale si ça peut permettre aux gens de pouvoir voter plus largement ! », nous a indiqué M. Demers. Il faudrait toutefois que chaque municipalité demeure libre d’offrir ou non cet outil, souligne-t-il.

Vers un élargissement ?

À peine plus de 10 ans après son entrée en vigueur, en 2009, le règlement permettant aux municipalités d’offrir le vote postal à leurs électeurs non domiciliés ne répond visiblement plus aux besoins.

Le labo de vote postal élargi imposé par la pandémie sera d’ailleurs suivi de près par Élections Québec. Un rapport d’évaluation sera demandé à chaque municipalité pour en faire un bilan, nous a indiqué la porte-parole de l’organisme, Julie St-Arnaud Drolet.

« Je pense qu’on aurait pu aller un peu plus loin […] tant au niveau du vote par correspondance, qu’au niveau du vote électronique », avait d’ailleurs déclaré la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, au printemps dernier en Chambre.

« Nous souhaiterons certainement que le DGEQ nous fasse part de ce qu’il est possible de faire pour 2025 et nous prendrons les moyens nécessaires pour y arriver », a précisé sa porte-parole, Bénédicte Trottier Lavoie, par courriel au début octobre.

Consultez la liste des municipalités qui offrent le vote par correspondance aux non domiciliés
Consultez la liste des municipalités qui offrent le vote par correspondance à tous leurs électeurs de 70 ans ou plus