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Une collectivité déchirée par un parc éolien

(Sainte-Sophie-d'Halifax) « Mon propre cousin, au coin de la route... Je ne lui ai plus jamais reparlé et je ne lui reparlerai plus jamais. Pour moi, c'est fini. »

Les pieds plantés dans la neige, Gervais Marcoux se tient devant les deux gîtes qu'il loue à des touristes et à des chasseurs. Devant s'étendent ses terres - elles font plus de 3 km de long -, sur lesquelles il dit avoir planté 115 000 arbres. Nous sommes à Sainte-Sophie-d'Halifax, à une trentaine de kilomètres de Victoriaville.

Ici, les plaines du Saint-Laurent cèdent la place aux montagnes des Appalaches. Derrière les villages, les rangs montent sur les collines pour redescendre abruptement. L'endroit est quadrillé d'érablières, à travers lesquelles s'insèrent des fermes et des terres à bois. Au bord des routes, on aperçoit parfois des faisans sauvages. Le paysage, rarement vanté dans les brochures touristiques, est magnifique.

Mais des signes que tout ne tourne pas parfaitement rond dans ce petit coin de paradis apparaissent bientôt. « Bienvenue en zone sinistrée », clame une affiche écrite en lettres rouges et noires sur le bord d'un rang. « Quiétude volée, santé affectée », dénonce une autre. « Nos élus coupables de saccage », lit-on plus loin.

« Bienvenue en zone sinistrée ».... (Photo Olivier PontBriand, La Presse) - image 2.0

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« Bienvenue en zone sinistrée ».

Photo Olivier PontBriand, La Presse

L'objet des récriminations est impossible à manquer. Sur les sommets des montagnes, dans une zone qui englobe les territoires de Sainte-Sophie-d'Halifax, de Saint-Ferdinand et de Saint-Pierre-Baptiste, 50 éoliennes exploitées par l'entreprise espagnole Enerfin captent le vent pour le transformer en électricité.

Depuis le moment où on a commencé à envisager l'installation de ces moulins à vent modernes, au milieu des années 2000, la population s'est divisée en deux camps : les proéoliennes et les antiéoliennes. Les premiers sont souvent des propriétaires qui reçoivent des milliers de dollars en redevances chaque année parce qu'ils ont des éoliennes chez eux, ou alors des gens qui vivent dans les villages, loin des éoliennes. Ils vantent leurs retombées économiques et leur aspect écologique.

Les opposants, eux, se plaignent du bruit, de l'altération du paysage et de la dégradation des liens sociaux provoqués par le projet. Gervais Marcoux s'inscrit dans ce camp. Son cousin et lui se sont retrouvés de chaque côté d'un fossé qui semble aujourd'hui infranchissable. Ils sont loin d'être les seuls.

La voie des tribunaux

Dans cette guerre de tranchées, les opposants ont perdu. En 2011, le gouvernement du Québec a autorisé le déploiement du parc éolien de l'Érable. Des routes ont été construites, des camions ont circulé, les mâts ont été érigés. Mais la contestation ne s'est pas arrêtée. Les opposants se sont tournés vers les tribunaux pour obtenir réparation.

« Les compensations, ce n'est pas ce qui est important », dit Claude Charron, l'une des figures de proue du mouvement d'opposition.

« Notre objectif premier est de conscientiser les gens au Québec et de montrer qu'on ne peut pas faire de l'éolien n'importe où et n'importe comment. On ne veut pas qu'on répète les mêmes erreurs ailleurs. »

- Claude Charron, opposant au projet

Lundi matin dernier, au palais de justice de Victoriaville, une action collective menée par deux requérants au nom d'une centaine de citoyens s'est donc ouverte devant la juge Marie-France Vincent. 

Vêtu d'un complet gris, crâne lisse et longue moustache blanche, Jean Rivard, un policier de Laval à la retraite, a ouvert le bal. Il a raconté comment il était tombé amoureux de la région et avait acheté une maison ancestrale à Saint-Ferdinand, sur une terre traversée d'un ruisseau rempli de truites. Mais il affirme que son rêve d'y bâtir un chenil et une écurie a été plombé par les éoliennes. « Tout ce qu'on avait imaginé comme mode de vie s'écroulait », a-t-il dit. 

Les promoteurs du projet, invoquant le processus juridique en cours, ont refusé notre demande d'entrevue.

Communauté sous tension

S'il y a une chose sur laquelle les pro- et les antiéoliennes s'entendent, c'est que les années qui ont précédé la construction des éoliennes ont été houleuses. Les séances d'information municipales ont été si mouvementées qu'elles se déroulaient sous présence policière. Gervais Marcoux affirme que ses pancartes anti-éoliennes ont été incendiées à plusieurs reprises et même détruites à la scie mécanique. Des poubelles étaient régulièrement renversées.

À Saint-Ferdinand, Pierre Séguin et Sonia Mondor ont bâti un lieu appelé Jardins de vos rêves, avec un étang et des arbres fruitiers, où les visiteurs peuvent relaxer et prendre des photos. Dans un mémoire remis au BAPE en 2009, Pierre Séguin a affirmé que des arbres qu'il avait plantés avaient été coupés et que des sources alimentant son étang avaient été déviées.

« Ils sont venus nous menacer, nous montrer la porte de sortie, ils sont venus en gang montrer leur rage, montrer leurs dents, nous faire comprendre que c'étaient eux, les maîtres des lieux », écrit, en désignant les proéoliennes, celui qui a milité contre le projet.

Roger Marcoux - le nom de famille est courant dans la région - a cinq éoliennes sur ses terres et a fait office de porte-parole de l'autre camp. Il raconte que dans une réunion d'information publique, il s'est fait rudoyer par un citoyen. « Il me donnait des coups de thorax et disait : "Frappe-moi, Marcoux, frappe-moi ! T'es pas game !" Si je l'avais frappé, il serait arrivé quoi, vous pensez ? », lance-t-il à La Presse.

Voyez une intervention de l'opposant André Thivierge lors d'une réunion de la MRC de l'Érable en 2011

Guerre froide

Au-delà des gestes d'intimidation, un froid s'est installé dans les collectivités. Lucie Croteau, coiffeuse, a pris sa retraite l'an dernier. De sa cuisine, on voit toujours une petite pièce peinte en rose, munie d'une chaise de coiffeur et d'un miroir. Elle raconte que lorsque son mari Claude Charron et elle ont commencé à poser des questions sur le projet éolien, elle a perdu clientes et amies.

« Une ne venait plus, puis une autre, puis encore une autre... C'était des gens que je connaissais et qui venaient ici depuis 15, 17, 18 ans », dit-elle. Sa voisine, avec qui elle était très proche, s'est retrouvée dans l'autre camp.

« Quand elle est venue et qu'on a abordé le sujet, on s'est mises à pleurer toutes les deux. On était trop émotives, on n'a jamais pu parler. Les séquelles de ça, c'est que ça reste un sujet tabou pour tout le monde. »

- Lucie Croteau, opposante au projet

Il y a quelques mois encore, son mari a demandé de changer de place à une fête du temps des Fêtes - son voisin de table et lui ne pouvaient même pas se regarder.

Marie-Ève Maillé, aujourd'hui professeure associée à l'UQAM, a consacré sa thèse de doctorat à la division sociale provoquée par le projet éolien de l'Érable. « Savoir avec qui tu peux dire quoi au sujet des éoliennes, ça fait partie du kit de survie au quotidien des citoyens de Saint-Ferdinand et Sainte-Sophie-d'Halifax », observe-t-elle.

Des plaies qui tardent à cicatriser

Certains estiment que ces chicanes sont de l'histoire ancienne. C'est le cas du maire de Saint-Ferdinand, Yves Charlebois, élu en 2017 au terme d'une élection extrêmement serrée - les trois candidats en lice ont obtenu chacun 35 %, 33 % et 32 % des votes.

Yves Charlebois, maire de Saint-Ferdinand.... (Photo Olivier PontBriand, La Presse) - image 3.0

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Yves Charlebois, maire de Saint-Ferdinand.

Photo Olivier PontBriand, La Presse

M. Charlebois s'est déjà occupé des communications pour l'entreprise Enerfin et habite dans le parc éolien. Il n'a pas d'éolienne chez lui, mais dit recevoir environ 480 $ par année de l'entreprise. Il se retire lorsque le conseil municipal discute de questions liées au projet - c'est arrivé une seule fois depuis son élection.

« Les éoliennes sont installées et vont être là au moins jusqu'en 2034. Il n'y a plus d'histoire depuis des années. »

- Yves Charlebois, maire de Saint-Ferdinand

Il ajoute ne pas avoir reçu une seule plainte liée au projet depuis qu'il est en poste.

Il reste que dans ces collectivités tissées serré, on sent que le sujet reste délicat. Plusieurs citoyens ont refusé de nous en parler.

« J'ai un commerce, vous comprenez, je ne peux pas parler de ça », nous a dit quelqu'un. Un autre a dit craindre « des représailles » s'il parlait. « Le climat social est trop tendu. Il y a deux clans et peu importe ce qu'on dit, on finit toujours par se mettre des gens à dos », a expliqué une autre citoyenne.

Roger Marcoux, qui possède 1000 acres dans la région et compte cinq éoliennes sur ses terres, a été le porte-étendard du camp proéolien. Il affirme aujourd'hui vouloir enterrer la hache de guerre.

« J'ai fait quelques remarques, à l'époque... Quand tu te fais dire des choses, à un moment donné, dans le feu de l'action, la langue te fourche. Ce n'était pas nécessaire », convient-il. Il se demande toutefois si les plus farouches opposants sont prêts à faire la paix.

« Quand on parle de division sociale... Ils la cultivent un peu, la division. Les pancartes, sur le bord du chemin, ça fait 10 ans qu'elles sont là. C'est ça qui maintient la division. Ils l'entretiennent parce que ça fait partie du recours collectif », dit-il.

La professeure Marie-Ève Maillé comprend l'argument. « La division sociale sert le discours de victime des opposants, convient-elle. Mais ça ne veut pas dire que cette division n'existe pas. »

Certains, en tout cas, n'ont pour l'instant aucune intention de réconciliation.

« Il y a des gens que je ne salue plus. Ils ont parlé dans notre dos, ils nous ont ignorés, ils ont fait comme si on n'existait pas. Alors on fait la même chose. Ils vont me tendre la main ? Non. Je ne suis pas capable de faire ça. »

- Claude Charron, opposant au projet

Ici, tout le monde convient que l'action collective qui démarre et durera six longues semaines ramène de bien mauvais souvenirs à la surface. Ensuite ? Marie-Ève Maillé, qui a longuement sondé cette collectivité, estime que celle-ci aura besoin d'aide extérieure pour panser ses plaies.

« Le temps peut finir par amener une réparation, mais ça peut prendre 10, 20, 30 ans, dit-elle. Et il y a des gens qui vont regretter sur leur lit de mort de ne pas avoir parlé à leurs voisins. Je pense qu'il faudra qu'un processus de réconciliation accepté par la population soit mis en place. Mais ça peut prendre du temps avant que les conditions soient réunies pour ça. »




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