Jean Charest a affirmé n'avoir aucun souvenir d'avoir rencontré Karlheinz Schreiber ni d'avoir travaillé dans le dossier Bear Head, malgré des preuves introduites à la commission Oliphant qui semblent indiquer le contraire.

Hugo de Grandpré LA PRESSE

C'est ce qui ressort d'une transcription d'une entrevue préliminaire d'environ deux heures menée par les avocats de la commission le 9 mars 2009 à Montréal. Le document a été déposé hier matin en preuve.Les procureurs de la commission ont questionné M. Charest sur une série de rencontres relativement au projet d'usine de véhicules blindés dans l'est de Montréal, et remontant aux quatre mois de l'été 1993, lorsqu'il était ministre de l'Industrie et tentait sa chance pour devenir chef du Parti progressiste-conservateur.

L'une d'elles, entre Jean Charest, l'ancien ministre responsable de la région de Montréal, Jean Corbeil, le lobbyiste et bon ami de Brian Mulroney, Fred Doucet, et l'homme d'affaires germano-canadien Karlheinz Schreiber, aurait eu lieu le 26 août 1993, soit la veille du premier paiement de 75 000$ à 100 000$ par M. Schreiber à Brian Mulroney dans une chambre d'hôtel de l'aéroport de Mirabel.

Or, dans chacun des cas, Jean Charest n'a pas nié qu'elles aient pu avoir lieu. Il s'en est par contre tenu à cette seule réponse: «No recollection» (aucun souvenir).

«Je ne me souviens pas d'avoir eu aucune relation avec M. Schreiber, a-t-il dit. Il est possible que je l'aie rencontré, parce que je rencontre plusieurs personnes. [...] Mais je n'ai pas de souvenir d'une rencontre avec M. Schreiber sur ce sujet.»

Il a été plus catégorique par rapport à d'autres notes de l'agenda de M. Schreiber, qui semblent indiquer des rendez-vous avec Jean Charest les 13, 16, 17 et 21 juin 2003. La première date était le jour où il a perdu la couronne conservatrice aux mains de Kim Campbell, a-t-il noté. Quant aux trois autres: «À ce point-là, j'étais incertain face à mon avenir. Donc il aurait été inhabituel pour moi de mener n'importe quel type d'affaires gouvernementales.»

Les avocats de la commission n'ont pas abordé la question du financement de sa course à la direction. Lors de sa première djournée de témoignage, Karlheinz Schreiber a déclaré avoir donné 30 000$ en argent comptant à son frère, Robert Charest, quelques jours avant le vote.

L'explication de Mulroney mise en doute

La commission Oliphant doit déterminer pourquoi Brian Mulroney a reçu entre 225 000$ et 300 000$ comptant de Karlheinz Schreiber dans les mois qui ont suivi son départ du poste de premier ministre.

Après sept semaines, elle a donc terminé hier, en matinée, ses audiences publiques dans le cadre de la première partie de son mandat: la recherche des faits de l'affaire. Karlheinz Schreiber pourrait toutefois être appelé à témoigner de nouveau le 3 juin. La commission doit aussi entendre à cette date une requête visant à déterminer si elle a toujours besoin de lui. Le ministre de la Justice, Rob Nicholson, a accepté de surseoir à son extradition pour qu'il puisse témoigner. Plus rien, en principe, ne s'opposerait à son extradition vers l'Allemagne, où il est accusé de corruption, d'évasion fiscale et de fraude, et contre laquelle il lutte au Canada depuis 10 ans.

Parmi les témoins ayant défilé à la barre hier, l'ex-ambassadeur Fred Bild a remis en doute la version des faits de M. Mulroney, à l'effet qu'il a rencontré des dirigeants chinois à l'automne 1993 pour leur parler de son idée de convaincre les Nations unies d'acheter des véhicules blindés de Thyssen, la compagnie allemande représentée par Karlheinz Schreiber.

M. Bild a déclaré qu'il n'avait jamais entendu parler de ces démarches, bien qu'il ait été en poste à la même époque. Or, selon lui, il est certain qu'il en aurait eu vent, vu leur caractère hautement sensible et inhabituel.

Un autre témoin, Christiane Sauvé de Revenu Canada, a déclaré qu'il n'était pas rare, en 2000, pour des contribuables se soumettant au programme de divulgation volontaire pour des impôts payés trop tard, de recevoir un rabais de 50%. Il a été révélé cette semaine que M. Mulroney n'avait payé de l'impôt que sur 50% des milliers de dollars qu'il a admis avoir reçus de Karlheinz Schreiber. Il a déclaré ces paiements six ans plus tard, au moment où l'homme d'affaires germano-canadien a été arrêté à Toronto.