(Ottawa) Visée par des allégations de harcèlement en milieu de travail, la gouverneure générale du Canada, Julie Payette, a jeté l’éponge, jeudi. Un geste qu’elle a posé en n’admettant pas explicitement de torts de sa part et en signalant que le moment de démissionner était en quelque sorte opportun pour des raisons familiales.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Dans une longue déclaration transmise en fin de journée, la représentante de la reine Élisabeth II au Canada s’est dite « désolée » de constater que « des tensions sont apparues à Rideau Hall au cours des derniers mois », tout en écrivant un peu plus loin que « nous vivons tous les choses différemment ».

Elle a voulu insister sur le fait qu’aucune plainte officielle ni aucun grief n’avait été formulé pendant son mandat, malgré la multitude d’allégations émanant d’employés et d’ex-employés de Rideau Hall, et qu’elle avait « salué la tenue d’une revue du climat de travail », en plus d’« encourag[er] à maintes reprises » les employés à y participer.

Mais ultimement, « pour le bien de notre pays, pour l’intégrité de ma fonction vice-royale et de nos institutions démocratiques, je suis arrivée à la conclusion qu’un nouveau gouverneur général devrait être nommé », car « les Canadiens méritent la stabilité en ces temps incertains », a indiqué Julie Payette dans son message.

Elle y affirme au passage que la décision de quitter son poste arrivait « à point nommé » pour des raisons personnelles. « La santé de mon père s’est sérieusement détériorée ces dernières semaines et ma famille a besoin de mon aide », a-t-elle écrit. « Ce fut un honneur et un privilège », a-t-elle conclu.

Cette démission survient quelques jours après que le Bureau du Conseil privé a reçu le rapport final d’une firme d’enquête privée qui avait été chargée de faire la lumière à Rideau Hall. L’enquête indépendante avait été lancée dans la foulée de reportages du réseau CBC faisant état d’allégations explosives sur l’existence d’un climat de travail « toxique ».

Le premier ministre Justin Trudeau, pour qui cette nomination faite en octobre 2017 constituait l’une des plus éclatantes et prestigieuses de son premier mandat, n’a pas exactement couvert d’éloges l’ancienne astronaute en prenant acte de son départ, jeudi.

« Tous les employés du gouvernement du Canada ont le droit de travailler dans un milieu sain et sécuritaire, et nous prendrons toujours cette question très au sérieux. L’annonce d’aujourd’hui représente une occasion de renouveler l’équipe de direction à Rideau Hall dans le but de répondre aux préoccupations concernant le milieu de travail que des employés ont soulevées pendant l’examen », a déclaré le premier ministre.

Le premier ministre a confirmé dans le même communiqué que le juge en chef de la Cour suprême du Canada, Richard Wagner, remplirait les fonctions de gouverneur général de façon intérimaire. « Une recommandation concernant un remplaçant sera présentée à Sa Majesté la reine Élisabeth II et annoncée en temps voulu. »

Un rapport « difficile »

La gouverneure générale a informé Justin Trudeau de son intention de partir mercredi soir au téléphone. « Elle a conclu que c’était dans l’intérêt de l’institution qu’elle démissionne », explique en entrevue avec La Presse le ministre Dominic LeBlanc, qui est président du Conseil privé de la Reine pour le Canada.

Le rapport contient « des conclusions difficiles, perturbantes » ; une version expurgée d’éléments susceptibles de porter atteinte à la vie privée des personnes ayant témoigné sera rendue publique « dans les prochains jours », affirme le ministre, qui convient que le processus ayant mené à la nomination de Julie Payette « peut certainement être amélioré ».

Le gouvernement ne s’est « pas encore penché sur la question d’un successeur », mais une vacance à ce poste « n’est pas une situation qui peut durer des mois et des mois », signale Dominic LeBlanc, dont le père, Roméo LeBlanc, a été gouverneur général. « Au cours des prochaines semaines, nous allons discuter de la question », soutient-il.

D’ores et déjà, le chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, a demandé au premier ministre de consulter les partis de l’opposition avant de procéder à une nouvelle nomination.

« Le gouverneur général est le commandant en chef de nos Forces armées et joue un important rôle constitutionnel. Compte tenu des problèmes rencontrés avec sa dernière nomination et du Parlement minoritaire, le premier ministre devrait consulter les partis d’opposition et rétablir le Comité des nominations vice-royales. »

La démission de Mme Payette survient alors que le scénario d’une campagne électorale se profile à l’horizon. Justin Trudeau dirige un gouvernement minoritaire et les partis d’opposition pourraient unir leurs forces pour provoquer des élections lors du vote de confiance qui porte sur le budget, attendu en mars.

L’enquête, autre pierre à l’édifice

Tout au long du règne brusquement interrompu de Julie Payette à la tête de l’État canadien, les médias ont fait état de nombreuses irrégularités dans la façon dont elle s’acquittait de sa fonction. En fait, moins d’un an après son arrivée en poste, en septembre 2018, le National Post rapportait que l’ex-astronaute rechignait à exercer l’un de ses rôles les plus fondamentaux – donner la sanction royale aux projets de loi adoptés par le Parlement – et qu’elle n’était pas heureuse dans sa nouvelle carrière.

Sa relation avec les agents de la GRC chargés d’assurer sa protection était également très tendue. La gouverneure générale refusait parfois de les informer de ses allées et venues, a écrit le Globe and Mail à peu près au même moment. Et par la suite, la CBC et Postmedia ont rendu publiques les factures de centaines de milliers de dollars liées à des rénovations sur le domaine de Rideau Hall qui visaient à assouvir son besoin d’intimité.

Chaque fois qu’un reportage défavorable a fait surface, Julie Payette l’a rejeté en bloc. Selon ce qu’a rapporté la CBC, le bras droit de la gouverneure générale, Assunta Di Lorenzo, a également remis sa démission, jeudi. La complice de longue date de l’ex-astronaute était elle aussi visée par plusieurs allégations d’inconduite en milieu de travail.

« Une fonction dépassée »

Au Bloc québécois, on n’a évidemment pas laissé passer cette occasion en or de dénoncer l’institution monarchique. « Le poste vacant de gouverneur général est une belle occasion de remettre en question l’utilité d’une fonction dépassée et qui n’a pas sa place en démocratie », a déclaré dans un communiqué le député Rhéal Fortin.

Dans le camp néo-démocrate, le député Alexandre Boulerice a réagi en affirmant que « les conclusions de l’enquête sont très préoccupantes » et que « c’est très décevant d’apprendre que le bureau de la gouverneure générale n’a pas fait passer la sécurité et le bien-être de ses travailleuses et travailleurs en premier ».

L’ancien gouverneur général à la rescousse ?

Justin Trudeau affirme qu’il annoncera la nomination d’un nouveau gouverneur général « en temps et lieu ». Mais certains avancent que l’on devrait demander à l’ancien gouverneur général David Johnston de reprendre du service pour quelques mois, étant donné que M. Trudeau dirige un gouvernement minoritaire qui pourrait tomber à tout moment.

Considéré comme un expert constitutionnel, M. Johnston a occupé les fonctions de gouverneur général pendant sept ans, d’octobre 2010 à octobre 2017, soit deux ans de plus que le mandat habituel.

Invité à commenter cette suggestion, le ministre LeBlanc a déclaré : « Je suis un grand fan de M. Johnston, mais quand il est parti, il avait bien hâte – il me l’a dit – d’aller à sa ferme avec son épouse, alors je n’ai pas l’impression qu’il voudrait revenir. Mais c’est un exemple de quelqu’un qui a très bien servi. »