Le Canada souligne la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, en hommage aux victimes des pensionnats pour Autochtones. Un pas en avant ? Dans la réserve mohawk reliée par un pont à l’île de Montréal, c’est l’ambivalence…

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Debout derrière sa caisse enregistreuse, Tanya Wilkinson ne cache pas son impatience. Elle attend toujours sa livraison de t-shirts orange et les commandes s’empilent.

« J’ai plus de 30 clients qui en ont réservé. Est-ce que je vais recevoir mes boîtes à temps ? », demande-t-elle.

C’est ce jeudi la Journée du t-shirt orange, en hommage aux victimes des pensionnats pour Autochtones. Et chez Iron Horse, boutique de souvenirs située au cœur de Kahnawake, on ne voudrait surtout pas rater le coche. La demande est grande, vu l’intérêt suscité.

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Une bannière « Every Child Matters » (« Chaque enfant compte ») a été installée devant le poste de pompiers, à Kahnawake.

Ici aussi, on a souffert du régime des residential schools (voir plus bas). Depuis la naissance de ce mouvement de sensibilisation en 2016, observer la Journée du t-shirt orange dans la réserve mohawk va de soi, si ce n’est un devoir. Les nombreuses bannières « Every Child Matters » (« Chaque enfant compte ») qui flottent sur les maisons en témoignent.

Que cette journée spéciale coïncide désormais avec la « Journée nationale de la vérité et de la réconciliation » (instituée en juin par le gouvernement de Justin Trudeau) provoque toutefois une certaine ambivalence.

Si certains voient dans cette initiative fédérale un geste fort destiné à apaiser et guérir les blessures des pensionnats autochtones, d’autres se demandent si cette belle intention ne vient pas un peu trop tard.

Au centre commercial, près du bureau de poste où le va-et-vient est constant, les avis divergent.

Wendy, qui ne souhaite pas donner son nom de famille, comme toutes les personnes interrogées dans la rue, se réjouit qu’on « reconnaisse enfin ce qui s’est passé », mais se demande pourquoi le silence a duré « si longtemps ».

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Des t-shirts en vente dans une boutique de Kahnawake à l’occasion de la Journée du t-shirt orange

Un peu plus loin, Allen ne mâche pas ses mots : « C’est un pas en avant, lance ce retraité dans la soixantaine. Enfin une reconnaissance nationale. »

Que feriez-vous si votre enfant partait en pension et ne revenait jamais ? Il était temps que quelqu’un réponde de ces meurtres.

Allen, Mohawk de Kahnawake

Malgré le soulagement évident, on sent encore de la colère. Un jour férié ? Mais encore ? « C’est un début, mais ce n’est certainement pas assez », tranche Samantha.

Rien n’assure, selon elle, que ce geste politique aura des conséquences à long terme. La démarche est louable, certes, mais il faudra voir ce qu’il reste de la réconciliation, une fois que l’« effet de mode » sera passé.

« Les gens vont-ils encore parler de nous ? », demande-t-elle.

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Des centaines de paires de chaussures d’enfants ont été déposées devant l’église Saint-François-Xavier de Kahnawake à la suite de la découverte de sépultures anonymes près d’anciens pensionnats autochtones.

Libérer la parole

Comme partout au Canada, la découverte récente de tombes d’enfants autochtones a provoqué une immense onde de choc à Kahnawake.

Dans la foulée, des centaines de paires de chaussures d’enfants ont été déposées devant l’église de la municipalité, où reposent les restes de Kateri Tekakwitha, première sainte autochtone d’Amérique du Nord – qui demeure toutefois une figure controversée dans la réserve en raison de ses liens avec l’Église catholique.

Réalisatrice d’une émission de marionnettes en langue mohawk (Tóta tánon Ohkwá:ri), Marion Delaronde a par ailleurs remarqué que les langues se sont déliées. Beaucoup ont éprouvé le besoin de se parler et de s’écouter. « Les gens ici veulent entendre plus d’histoires », dit-elle.

Même son de cloche chez Tom Dearhouse, responsable du Centre de bien-être familial de Kahnawake.

Depuis qu’on a trouvé les sépultures de Kamloops (Colombie-Britannique) et de Marieval (Saskatchewan), ce travailleur social a constaté une augmentation du nombre de demandes de soutien. Il a créé des groupes de discussion pour libérer la parole, d’abord en ligne, puis en personne.

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Tom Dearhouse, responsable du Centre de bien-être familial de Kahnawake

La découverte de ces sépultures a fait sortir les émotions, donné une raison de s’ouvrir et d’en parler.

Tom Dearhouse, responsable du Centre de bien-être familial de Kahnawake

On ne sait pas exactement combien de jeunes Mohawks ont été envoyés dans des pensionnats pour Autochtones. Tom Dearhouse évalue leur nombre à 200, tout en restant très prudent dans ses estimations.

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La réserve mohawk de Kahnawake

Dès 1826

Le chercheur Eric Pouliot-Thisdale, auteur de la page Facebook Kanesatake History & Archives, confirme que ces données sont difficiles à obtenir. « Tout cela [relève de l’hypothèse] étant donné les limites des registres », résume-t-il.

Ce qu’on sait en revanche, c’est que les Mohawks ont été les premiers Autochtones à être envoyés dans les pensionnats, et ce, dès 1826, confirme l’historien.

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« No pride in genocide – Every child matters » (« Pas de fierté dans le génocide – Chaque enfant compte »), annonce une banderole accrochée sur le panneau à l’entrée de Kahnawake.

Certains enfants ont été adoptés à l’insu de leurs parents. Les décès sont pour leur part difficiles à confirmer. Mais à Kahnawake, une partie de la population serait favorable à des fouilles plus poussées, notamment à Spanish en Ontario, où se trouvait l’un des principaux pensionnats pour Mohawks jusqu’à la fin des années 1940… à 800 km de Kahnawake.

« Il n’y a pas d’excuse, conclut Tanya Wilkinson, de la boutique Iron Horse, en reposant sa liste de commandes. On savait. Il y avait des documents. Est-ce qu’une Journée nationale peut aider à guérir ? En ce qui me concerne, il n’y a pas d’indemnisation assez grande. Peu importe la façon de le voir, cela n’aurait jamais dû arriver au départ. Point final. »