(Ottawa) Une lieutenante-colonelle quitte les Forces armées canadiennes, se disant « écœurée » par les enquêtes sur les allégations d’inconduite sexuelle des plus hauts membres de l’état-major et « dégoûtée » qu’il a fallu si longtemps pour amorcer des enquêtes.

Lee Berthiaume
La Presse Canadienne

Dans sa lettre de démission, obtenue par La Presse Canadienne, la lieutenante-colonelle Eleanor Taylor soutient, dans des mots très durs, que l’incapacité des hauts dirigeants à donner l’exemple aura finalement sabordé les efforts déployés ces dernières années pour éradiquer les inconduites sexuelles dans l’armée canadienne.

« Bien que je reste extrêmement fière de certaines parties de notre organisation, nous avons perdu toute crédibilité en matière de lutte contre les comportements sexuels préjudiciables », écrit Mme Taylor, qui a commandé une compagnie d’infanterie en Afghanistan et a servi dans les forces spéciales de l’armée canadienne. « Pour moi, l’abus de confiance a été trop important et mon départ constitue le meilleur outil à ma disposition pour souligner l’ampleur de ma déception. »

La démission de la lieutenante-colonelle Taylor, après plus de 25 ans de service, survient au milieu d’allégations d’inconduites qui visent les plus hauts gradés de l’armée canadienne, y compris les deux plus récents chefs d’état-major de la défense, le général Jonathan Vance et l’amiral Art McDonald.

Cette sortie fracassante coïncide également avec des questions toujours croissantes sur l’incapacité permanente de l’armée à s’attaquer à un problème qui est apparu et resurgit sans cesse depuis plus de 20 ans.

Débaptiser l’Opération « Honour »

Mme Taylor écrit qu’elle a été « encouragée par la détermination dont nos dirigeants ont fait preuve » lorsque le général Vance dès son arrivée en juillet 2015, a lancé l’« Opération Honour », un effort global pour éliminer les inconduites sexuelles dans l’armée.

On apprend maintenant que M. Vance aurait eu une relation continue avec une subordonnée, qui a commencé il y a plus de dix ans et s’est poursuivie après qu’il est devenu chef d’état-major de la défense. M. Vance aurait aussi envoyé un courriel obscène à une jeune militaire en 2012, avant de devenir chef d’état-major.

Global News, qui a fait état des allégations début février, soutient que M. Vance a nié tout acte répréhensible. La Presse Canadienne n’a pas pu vérifier les allégations de manière indépendante et M. Vance a refusé de répondre aux questions.

L’amiral McDonald, qui a succédé à M. Vance en janvier, s’est temporairement retiré de ses fonctions pendant que la police militaire enquête sur une allégation d’inconduite, qui n’a pas été détaillée publiquement.

La lieutenante-colonelle Taylor, qui occupait récemment un rôle de commandement dans une unité de réserve à Halifax, ne mentionne aucun officier supérieur spécifique dans sa lettre de démission. Mais à propos de l’« Opération Honour », elle écrit : « malheureusement, l’échec de l’état-major à donner l’exemple a empoisonné » cette initiative.

« À mon avis, les dommages au progrès sur cette question sont graves et la question de savoir si les dommages l’emportent sur les gains demeure ouverte. Ma recommandation est de débaptiser immédiatement l’opération ’Honour’– c’est désormais dangereux. »

Mme Taylor se dit également « écœurée » par les enquêtes en cours sur l’inconduite sexuelle des principaux dirigeants de l’armée. « Malheureusement, je ne suis pas surprise […] Je suis dégoûtée qu’il nous ait fallu si longtemps pour le faire. Certains hauts dirigeants ne veulent pas (ou sont peut-être incapables de) reconnaître que leur comportement est préjudiciable à la fois à la victime et à l’équipe », écrit-elle plus loin. « Certains reconnaissent le mal (qu’ils font) mais croient qu’ils peuvent garder secret leur comportement. »

Mme Taylor met également en garde contre ceux qui désirent un retour à la « normalité » au sein de l’armée, un « instinct qui permet précisément à ce comportement de s’épanouir », dit-elle. « Nous devons saisir l’opportunité que ces révélations publiques nous ont offerte et ne pas voir un retour à la normale comme faisant partie de l’objectif visé. »