Le bras de fer entre les chefs élus et héréditaires des Wet’suwet’en se corse. Dans la foulée de l’entente conclue dimanche entre des chefs héréditaires et les autorités provinciales et fédérales, les chefs élus attaquent les chefs héréditaires sur leur propre terrain. Ils les accusent de faire fi de leur gouvernance traditionnelle, basée sur les cinq clans de la Première Nation de la Colombie-Britannique.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Assemblée solennelle

« Traditionnellement, nos chefs héréditaires se réunissent pour prendre des décisions en assemblée solennelle [feast hall, littéralement salle des fêtes] », explique Maureen Luggi, chef élue de la réserve de Wet’suwet’en, qui est la porte-parole des cinq chefs élus favorables au gazoduc Coastal GasLink. « Mais les chefs héréditaires qui ont négocié dimanche avec les ministres font partie du Bureau des Wet’suwet’en, organisme créé pour représenter les chefs héréditaires, mais qui finalement ne respecte pas du tout les principes de nos assemblées solennelles. Ce Bureau n’inclut pas tous les chefs héréditaires. Ma mère et ma tante sont des chefs héréditaires et n’ont jamais été consultées. Nous, les chefs élus, pensons qu’avant de conclure une entente, les chefs héréditaires du Bureau auraient dû se réunir en assemblée solennelle. Ils disent que les conseils de bande élus sont des créations coloniales, mais le Bureau des Wet’suwet’en n’a pas davantage de légitimité traditionnelle. »

Consultation d’ici au 13 mars

Les chefs héréditaires du Bureau des Wet’suwet’en ont annoncé à Mme Luggi qu’ils rencontreraient les chefs héréditaires de son clan, le clan de l’Ours (Gitgumden), le 11 mars prochain pour leur présenter l’entente. « Ils nous ont dit que l’entente leur donnait jusqu’au 13 mars pour rencontrer les cinq clans wet’suwet’en, dit Mme Luggi. Je continue à penser qu’on aurait dû être impliqués dans les discussions le week-end dernier au lieu de ne voir l’entente qu’à la dernière minute. » Le Bureau des Wet’suwet’en a été créé dans la ville de Smithers après le jugement Delgamuukw de la Cour suprême, en 1997, qui a reconnu le territoire traditionnel wet’suwet’en et l’autorité des chefs traditionnels sur ce territoire. Le Bureau devait en théorie inclure les six chefs élus, mais Mme Luggi affirme que ceux qui sont favorables au gazoduc n’ont jamais été consultés. Selon le site web du Bureau, la dernière réunion a eu lieu en novembre 2015.

Abuser des vêtements cérémoniels

Vendredi dernier, dans le Vancouver Sun, un Wet’suwet’en du clan du Castor (Tsayu), Troy Young, a aussi attaqué les chefs héréditaires opposés au gazoduc sur la question de leur respect des traditions. M. Young, qui est directeur général de l’entreprise de foresterie wet’suwet’en Kyah Resources, affirme que les chefs héréditaires de sa famille n’ont jamais porté leurs vêtements cérémoniels rouges à l’extérieur de l’assemblée solennelle, comme le font les chefs héréditaires opposés au gazoduc lors de leurs manifestations. « C’est un manque de respect envers le vêtement cérémoniel », estime aussi Mme Luggi. « Nous avons vu trois chefs héréditaires femmes déchues de leur titre contrairement à la loi wet’suwet’en », écrit M. Young, qui a décliné une demande d’entrevue, mais précisé qu’il avait consulté des anciens de son clan avant de publier sa lettre ouverte. « On a vu de nouveaux chefs héréditaires, qui normalement devaient garder le silence pendant un an, multiplier les sorties médiatiques. On a vu un chef violer la loi en prenant un titre héréditaire d’un autre clan. » La Presse a demandé une réaction à plusieurs porte-parole des chefs héréditaires opposés au gazoduc, mais n’a pas eu de réponse. Art Sterritt, un négociateur autochtone qui n’est pas wet'suwet'en, mais qui a plusieurs amis et parents dans cette Première Nation, a tenu à préciser que les vêtements cérémoniaux sont régulièrement portés à l’extérieur des assemblées solennelles par plusieurs autres Premières Nations, que le Bureau des Wet'suwet'en regroupe tous les chefs héréditaires légitimes et que ces chefs héréditaires ont régulièrement rencontré des représentants de leurs clans ces dernières années, sans pouvoir donner de date précise.

Pas vraiment héréditaires

Les chefs héréditaires sont choisis par les aînés des différents clans d’une Première Nation. Il ne s’agit pas toutefois de transmission familiale. La décision de la Cour suprême de 1997 reconnaissait aussi la légitimité des chefs héréditaires. Avant le contact avec les Européens, une bonne partie des peuples autochtones avaient un système de gouvernance héréditaire. À partir des années 1920, le gouvernement fédéral a remplacé les systèmes traditionnels de gouvernance autochtone par l’élection régulière de conseils de bande, mais dans plusieurs communautés les systèmes héréditaires se sont maintenus. Chez les Mohawks, le système de gouvernance héréditaire est souvent désigné par l’institution appelée « Maison longue ».

3600

Nombre de membres de la Première Nation de Wet’suwet’en

800

Nombre de membres de la Première Nation de Wet’suwet’en qui vivent dans des réserves à l’intérieur du territoire traditionnel wet’suwet’en reconnu par la Cour suprême en 1997

2400

Nombre de membres de la Première Nation de Wet’suwet’en qui vivent à l’extérieur du territoire traditionnel

400

Nombre de membres de la Première Nation de Wet’suwet’en qui vivent hors réserve, mais dans le territoire traditionnel

Source : Affaires autochtones et du Nord Canada