« Quand on a un bel été, par ici on dit qu'on va payer pour. Et là on paye ! » Luc Chevarie ne pensait pas si bien dire. Sa conjointe Sylvie et lui sont allés dîner dans une cantine du secteur Fatima, aux Îles-de-la-Madeleine, faute de pouvoir cuisiner dans leur maison privée d'électricité.

SIMON-OLIVIER LORANGE LA PRESSE

Les vents violents qui ont soufflé sur les Îles mercredi et jeudi ont causé toute une frousse aux Madelinots. Non seulement un peu plus de 1000 d'entre eux étaient encore privés de courant hier soir, mais pendant de nombreuses heures, jeudi, ils ont été isolés du reste du monde, sans connexion internet ni réseau cellulaire. La seule communication qui a pu être transmise jusqu'au continent a été une entrevue accordée à la télévision par le maire sur Skype grâce à un rare téléphone satellite.

Rencontré dans son bureau à l'hôtel de ville, hier après-midi, Jonathan Lapierre n'entendait pas à rire.

« J'ai tout de suite su qu'on avait un gros problème », raconte-t-il.

La veille en soirée, il a poussé un immense soupir de soulagement lorsque la connexion a été rétablie sur l'un des deux câbles de fibre optique qui relient la Gaspésie aux Îles sous les eaux du golfe du Saint-Laurent. Car il savait que les Îles avaient échappé à une catastrophe dont les conséquences auraient pu être funestes.

Pendant plusieurs heures, jeudi, les autorités ont cru que les deux câbles sous-marins étaient sectionnés. Ce qui aurait occasionné des réparations longues d'au moins un mois. « Par beau temps », prend soin de préciser le maire.

« On a pris pleinement conscience de notre fragilité, de notre vulnérabilité, a-t-il poursuivi. Sans internet ni téléphone, notre vie ne tient qu'à un fil. Littéralement. »

SANTÉ À RISQUE

L'absence de connexion aux Îles-de-la-Madeleine a évidemment fourni sa dose de désagrément aux insulaires. Les transactions bancaires, par exemple, étaient rendues impossibles. Mais plusieurs commerçants se sont montrés accommodants, acceptant les bons vieux chèques ou offrant carrément du crédit à leurs habitués.

Pour le transport aérien, c'était une autre histoire. Faute de moyen de communication, la tour de contrôle de l'aéroport était fermée : aucun avion ne pouvait ni atterrir ni décoller. Mauvais temps oblige, le transport maritime a lui aussi été interrompu.

Mais c'est le secteur de la santé qui s'est retrouvé le plus à risque.

En entrevue, Jasmine Martineau, présidente et directrice générale du CISSS des Îles, énumère calmement les impacts de cet isolement subit.

Aucun dossier médical informatisé n'était accessible. Aucun médecin spécialiste ne pouvait arriver de l'extérieur. Faute de radiologiste sur les lieux, aucun test d'imagerie médicale ne pouvait être lu à distance. Et aucun médicament n'a pu être livré.

Pire encore : si un accident avait fait un blessé grave ne pouvant être traité dans le petit hôpital de Cap-aux-Meules, aucun transport de patient n'aurait pu être effectué vers Québec ou Montréal.

« On s'est retrouvés à souhaiter qu'il n'arrive rien », souligne Mme Martineau.

C'est en début d'après-midi, jeudi, que la plus grande source de stress a frappé les employés médicaux : un incendie foudroyant a réduit en cendres un HLM de Havre-aux-Maisons, envoyant 20 personnes âgées à la rue.

Tous les sinistrés s'en sont tirés sans blessure.

« Mais s'il y avait eu des grands brûlés, on n'aurait pas pu les évacuer », rappelle la gestionnaire.

Heureusement, autant pour les victimes que pour le personnel, le pire a été évité.

PROBLÈMES DE CONNEXION

Deux câbles de fibre optique fournissent depuis 2005 l'internet haute vitesse et alimentent le réseau cellulaire aux Îles-de-la-Madeleine. Ils sont liés au continent en Gaspésie.

Les câbles sont la propriété du Réseau intégré de communications électroniques des Îles-de-la-Madeleine (RICEIM), un OBNL.

L'un des deux câbles s'est sectionné à deux reprises, en 2012 et en 2016. Mais les résidants n'en ont subi que peu d'impact, car le deuxième câble sert expressément à prendre le relais en cas de bris.

Le monitorage effectué jeudi matin a toutefois laissé tout le monde sans voix : les tests laissaient entrevoir que les deux câbles étaient sectionnés simultanément.

« On ne comprenait plus ce qui se passait », avoue Claude Cyr, président du RICEIM.

Des opérations additionnelles ont finalement confirmé que l'un des deux bris était une fausse alerte, trahissant plutôt un mauvais fonctionnement du réseau. Un redémarrage a donc rétabli le courant un peu après 22 h.

N'empêche, l'un des deux câbles a bel et bien été sectionné, à environ 27 km de la côte madelinienne - il s'agit de celui qui n'avait encore jamais été endommagé.

« Les câbles sont plus à risque près des côtes. Au fond du golfe, ils sont enfouis, mais en s'approchant de la côte, ils sont déposés sur des fonds rocheux. »

L'hypothèse retenue jusqu'ici pour expliquer le bris de cette semaine pointe vers l'érosion graduelle du câble sur le fond rocheux, accentuée par les fortes marées des dernières semaines et par l'absence de glace à la surface. M. Cyr assure par ailleurs que des inspections sont faites chaque année pour s'assurer du bon état des câbles.

PROBLÈME CONNU

La vulnérabilité des câbles de fibre optique est depuis longtemps documentée par l'administration des Îles-de-la-Madeleine.

Le gouvernement Couillard a d'ailleurs annoncé en décembre 2017 une aide d'une dizaine de millions de dollars pour la réfection du câble qui avait été deux fois endommagé. Le projet précis n'a toutefois pas encore été annoncé.

« C'est clair qu'il faut changer les câbles et même en poser un troisième, sur un autre tracé, estime le maire Jonathan Lapierre. »

Les Îles comptent également se munir d'un système de télécommunication alternatif - notamment des téléphones satellites - pour affronter les situations d'urgence. Du matériel a d'ailleurs été livré hier par les Forces armées (voir capsule).

Dès les prochains jours, M. Lapierre compte commencer à talonner les autorités provinciales et fédérales pour que se concrétise l'aide financière destinée à restaurer et bonifier la connexion entre les Îles et le continent.

Et dans un contexte où Hydro-Québec jongle toujours avec l'idée d'alimenter l'archipel à l'hydroélectricité par l'entremise d'un câble sous l'eau - plutôt qu'avec la centrale thermique en place aux Îles -, le maire invite à la plus grande prudence.

« Il faut que tout le monde réalise que les Îles-de-la-Madeleine sont vulnérables : ce n'est pas normal qu'une population de 13 000 personnes soit laissée à elle-même au milieu du golfe. »

« On a peu de temps pour agir, conclut-il. On ne veut pas devenir une vieille nouvelle et tomber dans l'oubli. »

Les Forces armées en renfort

Après que les Îles-de-la-Madeleine eurent décrété l'état d'urgence jeudi, les Forces armées canadiennes sont arrivées en renfort hier après-midi. À bord d'un premier avion Hercules, des employés d'Hydro-Québec, des agents de la Sûreté du Québec et des membres des Forces ont apporté avec eux des médicaments et du matériel de télécommunication. Un second aéronef était attendu aujourd'hui en fin d'avant-midi.

Des Madelinots qui se serrent les coudes

Branle-bas de combat à l'hôtel de ville. Le maire court de réunion en réunion, les employés de la Ville continuent de coordonner l'aide aux sinistrés privés d'électricité.

Une dame entre et, timide, s'adresse à la réception : « Cherchez-vous des bénévoles ? »

Cette scène n'a rien de rare depuis le réveil brutal des Îles-de-la-Madeleine, jeudi matin, sans électricité et sans communication avec le reste du monde.

Visites aux voisins pour s'assurer qu'ils ne manquent de rien, crédit à la station-service pour les bons clients qui n'avaient pu retirer d'argent liquide avant la panne, accueil de sinistrés dont l'appartement a été rasé par les flammes. Les Madelinots se sont résolument serré les coudes pour affronter l'épreuve qui s'est dressée devant eux.

« Je dis toujours : aux Îles, je ne serai jamais mal prise ! », s'exclame Christine Perreault.

Son conjoint Marc Gendron et elle passaient la soirée d'hier verre de vin à la main, devant un feu de foyer, après que leur génératrice eut manqué d'essence. « C'est comme du camping de luxe », ricane Christine.

Comme eux, les résidants de Havre-aux-Maisons sont habitués aux pannes de courant, cette île étant tout particulièrement balayée par le vent.

Voisin et ami du couple, Jean-Guy Arseneau a tout prévu. Après la tempête de verglas qui a plongé l'archipel dans le noir pendant une semaine en 2012, il a promis qu'on ne l'y prendrait plus.

Sa génératrice roule à plein régime, suffisamment pour que sa femme Madeleine Cyr et lui soient à l'aise - le chauffage, quelques lumières et la télévision les comblent dans les circonstances actuelles.

« Notre fille habite en Colombie-Britannique et comme elle ne réussissait pas à nous joindre jeudi, elle était très inquiète... Mais nous, on n'était pas à plaindre ! », s'esclaffe Mme Cyr.

« J'ai fait plein de téléphones pour inviter des gens à venir se réchauffer, on ne va laisser personne dans la misère », assure M. Arseneau.

CENTRES D'URGENCE

La municipalité n'a pas été en reste. Dès jeudi matin, des employés de la Ville ont mis en place trois centres d'urgence pour accueillir les personnes qui ne possèdent pas de chauffage d'appoint. Une cinquantaine de sinistrés ont pu en profiter.

Déjà, hier, la majorité d'entre eux étaient rentrés à la maison ou avaient trouvé des proches où crécher. Quant aux victimes de l'incendie qui a réduit un HLM en cendres, elles ont toutes été relogées en quelques heures dès jeudi.

« C'est la troisième fois qu'on se retrouve avec des pannes majeures au cours des 10 dernières années », rappelle Serge Bourgeois, responsable des mesures d'urgence.

« Alors on savait qu'avec des vents de 120 km/h, le réseau ne tiendrait pas. On était prêts. »

Résilients, les Madelinots n'en sont pas à leur première tempête. Et ce n'est pas celle-ci qui leur fera baisser les bras.