Surnommée Pink, Pinky ou encore U-4 aux États-Unis, l'U-47700 - drogue de synthèse qui vient d'apparaître dans l'est du Canada - a fait une première victime au Québec, a appris La Presse. Le père du jeune homme mort d'une surdose implore les autorités canadiennes d'en faire davantage pour intercepter les opioïdes livrés par la poste.

Mis à jour le 18 janv. 2018
Caroline Touzin LA PRESSE

Giuseppe Vietri dit avoir « tout essayé » pour sauver son fils.

Lorsque le père de famille de Pincourt, à l'ouest de l'île de Montréal, a découvert que son fils commandait des opioïdes sur l'internet et se les faisait livrer par la poste, il s'est mis à intercepter les colis qui arrivaient à la maison.

Mais Nicholas a déjoué son père en louant une boîte postale pour recevoir ses drogues.

Le jeune homme de 22 ans est mort l'an dernier après avoir ingéré un cocktail de drogues de synthèse puissantes appartenant à la famille des opioïdes, dont l'U-47700.

C'est son père qui l'a trouvé sans vie, couché dans son lit avec son visage dans l'oreiller.

« Mon fils était un jeune comme les autres. Il allait au cégep, raconte le père de famille, joint au téléphone cette semaine. Puis il a souffert d'une dépression, et c'est là qu'il s'est mis à essayer des drogues. »

Nicholas Vietri faisait souvent l'achat de substances « plus ou moins illicites » sur l'internet, confirme le rapport du coroner Jacques Ramsay obtenu par La Presse.

« Comment se fait-il que le gouvernement canadien n'en fasse pas plus pour stopper les livraisons de drogues par la poste ? », questionne le père de Nicholas.

Dans le rapport du coroner, le jeune homme est dépeint comme un solitaire qui passait la majorité de son temps devant un écran d'ordinateur. Depuis un an, il était traité pour un problème d'anxiété avec un antidépresseur.

« L'accès à ces drogues est tellement facile sur l'internet et c'est aussi tellement facile de se les faire livrer par la poste. Juste d'y penser, ça m'enrage », poursuit M. Vietri.

L'élève de 22 ans expérimentait toutes sortes de drogues, de la résine de cannabis aux opiacés, en passant par l'ecstasy et autres dérivés d'amphétamine.

« De toutes ces drogues, les plus dangereuses étaient les opiacés, particulièrement les nouveaux opiacés de synthèse », précise le Dr Ramsay.

DES DIZAINES DE MORTS AUX ÉTATS-UNIS

Au moins une cinquantaine de morts liées à des surdoses d'U-47700 sont survenues aux États-Unis dans les deux dernières années, note le coroner.

En novembre 2016, l'agence antidrogue américaine (DEA) a d'ailleurs publié un communiqué mettant en garde contre l'utilisation de cette drogue souvent produite seule ou en combinaison avec des analogues du fentanyl.

« Les comprimés, souvent produits dans de tiers pays comme la Chine, permettent de contourner la prohibition entourant les drogues classiques bien connues tels la morphine, le fentanyl, l'hydromorphone et l'héroïne, analyse le Dr Ramsay. La loi peine en effet à rester à jour devant cette récente inondation sur le marché de nouvelles drogues de synthèse. »

RÉCEMMENT INTERDITE

Au Canada, l'U-47700 vient d'ailleurs tout juste d'être ajoutée à la liste des substances interdites en vertu de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (au moment où le coroner Ramsay a rédigé son rapport sur la mort de Nicholas Vietri, elle ne l'était pas encore). Le décret a été publié pas plus tard que le mois dernier (voir onglet suivant).

« La possession, le trafic et la production de l'U-47700 sont désormais interdits au Canada au même titre que ceux d'autres drogues de synthèse comme la méthamphétamine », précise le sergent Jacques Théberge du Service de sensibilisation aux drogues et au crime organisé de la Gendarmerie royale du Canada, division du Québec.

Cette substance est apparue sur l'écran radar de la GRC il y a quelques années, indique le sergent Théberge, mais tant qu'elle n'avait pas été déclarée illégale, la police était impuissante. « On ne parle pas de fléau, mais c'est une substance qui attire notre attention depuis quelque temps », souligne le policier. Au Québec, il semblerait que l'U-47700 soit ajoutée à d'autres drogues - l'héroïne notamment - à l'insu des consommateurs.

« Ce sont des drogues découvertes pour la plupart dans les années 70, mais qui n'ont jamais fait l'objet d'études sur des humains et n'ont donc jamais été commercialisées du fait de leur trop grande dangerosité », peut-on lire dans le rapport du coroner Jacques Ramsay.

Des quantités négligeables de ces drogues sont suffisantes pour provoquer une dépression respiratoire entraînant la mort.

L'U-47700 a fait son entrée sur le marché illicite canadien à l'automne 2016 et vient « tout juste » de faire son apparition dans l'est du Canada, selon le coroner Ramsay.

Nicholas Vietri était « manifestement » mis au courant des nouvelles « primeurs et tendances » avant même que la substance fasse ses débuts sur le sol québécois, car il participait à des forums de discussion avec des personnes de partout dans le monde, a découvert le coroner après avoir fait analyser l'ordinateur du jeune homme.

L'U-47700 est vendue sur le « dark web » - l'internet clandestin - sous forme de vaporisateur nasal, de poudre ou de pilule.

LA FOIS DE TROP

Ce n'était pas la première fois que le jeune homme consommait de l'U-47700. Le 30 décembre 2016, un membre de sa famille l'avait trouvé inanimé dans la baignoire après qu'il en eut consommé.

Par la suite, son père a trouvé à nouveau de la poudre blanche dans ses affaires et en a déduit qu'il avait continué de consommer ladite substance.

Le père l'a alors menacé de l'amener en cure de désintoxication ou de le renvoyer chez sa mère.

Dans la matinée du 18 février dernier, le jeune homme s'est mis à vomir. Il avait du sang sur ses vêtements et sur la tête. Il a raconté à son père qu'il avait fait une syncope et lui a avoué à contrecoeur avoir consommé à nouveau de l'U-47700.

Le jeune homme a passé la nuit suivante sur l'internet. Il a discuté avec plusieurs personnes sur Skype. Le dernier commentaire est fait à 8 h 39, le matin du 19 février.

À 10 h, son père l'a trouvé sans vie, couché dans son lit. Il a tenté en vain de le réanimer.

Des analyses toxicologiques ont révélé qu'il consommait toute une panoplie de drogues de synthèse apparentées aux opiacés et analogues du fentanyl, dont l'U-47700 et le carfentanil (molécule de synthèse de la famille des opioïdes 100 fois plus forte que le fentanyl, employée comme médicament vétérinaire pour immobiliser de gros animaux comme les éléphants).

« En commandant [la drogue] sur l'internet, il a eu droit à un accès privilégié mais en a tragiquement payé le prix », conclut le coroner Ramsay.

Nicholas Vietri est décédé à la suite de consommation de drogues de synthèse.

Nicholas Vietri commandait plusieurs drogues sur internet et les recevait par la poste.

Que font les autorités canadiennes ?

SANTÉ CANADA

C'est à la suite d'une recommandation de la ministre de la Santé du Canada que l'U-47700 a été assujettie à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances le mois dernier. Ce projet de règlement - publié fin décembre - permet désormais d'en limiter et d'en contrôler l'accessibilité, a fait valoir à La Presse la porte-parole de Santé Canada Anna Maddison, par courriel. « L'U-47700 semble être utilisée par des fabricants de médicaments d'ordonnance contrefaits pour remplacer des opioïdes et d'autres mélanges de drogues illicites, comme l'héroïne, la cocaïne, le fentanyl et l'oxycodone », indique Santé Canada. Plus de 130 rapports d'internautes utilisateurs et plus de 40 cas de surdosage mortels et non mortels démontrent que l'U-47700 est consommée à des fins récréatives au Canada et à l'étranger, a précisé Santé Canada par courriel.

POSTES CANADA

« Nous comprenons la douleur de ce père face à la perte de son fils et nous lui offrons nos sympathies », a indiqué d'entrée de jeu par courriel la porte-parole de Postes Canada Sylvie Lapointe. Mme Lapointe a indiqué à La Presse qu'elle n'avait pas d'informations précises sur l'U-47700. « Nous collaborons cependant avec diligence à l'effort national visant à répondre à ce problème complexe de société et de santé aux effets dévastateurs, a-t-elle ajouté. Les drogues illégales sont inadmissibles dans le courrier et Postes Canada fait tout en son pouvoir pour intercepter les articles inadmissibles. »

LA GRC

La Gendarmerie royale du Canada a mis en oeuvre une stratégie opérationnelle nationale visant les importateurs, les distributeurs, les fabricants et les trafiquants d'opioïdes synthétiques et a créé le centre des opérations conjointes sur le crime organisé avec l'Agence des services frontaliers du Canada et Postes Canada, énumère le gouvernement canadien dans sa liste de mesures prises pour affronter la crise des opioïdes sur son site web. « L'objectif est de détecter, d'interrompre et de démanteler les réseaux criminels et de garder le fentanyl illégal en dehors du Canada », affirme-t-on. La GRC est à l'affût de toute substance qui émerge sur le marché noir sur notre territoire, ajoute le sergent Jacques Théberge, du Service de sensibilisation aux drogues et au crime organisé de la GRC, division du Québec. « On observe un gain de popularité du fentanyl, et je dirais que l'U-47700 a embarqué dans cette vague-là », explique le sergent Théberge.

ENTENTE AVEC LA CHINE

À l'automne 2016, la GRC et le ministère de la Sécurité publique de la Chine se sont engagés à lutter ensemble contre le trafic de fentanyl et d'autres opioïdes vers le Canada. La Chine a collaboré avec le Canada pour contrer l'exportation de fentanyl, en inscrivant notamment plusieurs analogues du fentanyl dans la liste des substances réglementées par la législation chinoise et en enquêtant sur les pistes que lui fournit la communauté étrangère d'application de la loi, a indiqué la GRC dans un communiqué. Les réseaux de trafic opèrent sur l'internet, par l'entremise du « dark web » - l'internet clandestin -, qui est le principal portail de vente du fentanyl illicite au Canada, toujours selon la GRC.

CHANGEMENTS LÉGISLATIFS

« Pour régler le problème du fentanyl qui traverse la frontière canadienne sous de multiples petits emballages expédiés par la poste internationale, des changements ont aussi été apportés à la Loi sur les douanes et à la Loi sur le recyclage des produits de la criminalité et le financement des activités terroristes. Les modifications permettent aux agents frontaliers d'ouvrir les petits colis de la poste pesant 30 grammes ou moins afin de détenir ou de saisir des substances illégales (telles que le fentanyl). Maintenant le courrier international peut être ouvert, quel que soit [le] poids, lorsqu'il y a des motifs raisonnables de soupçonner que l'article contient des produits interdits, désignés ou réglementés », explique-t-on sur le site du gouvernement du Canada.