L'Alberta nourrit le monde. La phrase revient comme un leitmotiv dans la bouche du gouvernement de la province, comme dans celle de l'industrie agroalimentaire. Ce slogan, cependant, laisse plus d'un fermier sur sa faim.

Publié le 27 août 2013
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

À 20 ans, Takota Coen a un rêve. Un grand rêve. Il est convaincu qu'un jour, lui et la famille qu'il bâtira vivront de l'agriculture. À 100%.

Un rêve à portée de tracteur, pensez-vous? Pas si certain. Parlez-en aux parents de Takota. Fermiers depuis plus de 30 ans en Alberta centrale, installés sur une ferme de 250 acres, ils n'ont jamais réussi à atteindre le seuil de pauvreté en cultivant la terre.

«Si on ne vivait que de l'agriculture, on ne mourrait pas de faim, mais on vivrait dans le plus grand dénuement», note Michael Coen, 53 ans, rencontré en marge d'une manifestation contre l'utilisation de luzerne génétiquement modifiée organisée par son fils.

Pour joindre les deux bouts, Michael Coen est charpentier à temps plein, en plus de cultiver du foin qu'il vend à d'autres agriculteurs.

Au cours des dernières décennies, Michael Coen et sa femme Laura ont vu plus d'un agriculteur albertain tomber au combat et vendre sa ferme, faute de pouvoir mettre assez de pain sur la table. «Ceux qui ont les plus grosses fermes sont souvent les plus mal en point. Ils vivent criblés de dettes pour faire pousser du blé et du canola. Mais qui mange du canola?», s'interroge Takota Coen, qui espère un jour être à la tête d'une ferme où élevage de bétail, production de céréales et de légumes biologiques iront de pair.

Jeunes, fauchés, passionnés

C'est ce même rêve qui anime Danny et Shannon Ruzicka. Le jeune couple dans la trentaine et leurs trois enfants ont récemment acheté une ferme de 320 acres en Alberta centrale, tout près de Viking. Ils y produisent du «boeuf nouveau», nourri uniquement de pâturage traditionnel, du poulet élevé à l'air frais et du porc biologique. Et des légumes de toutes sortes.

Le décor est bucolique. Lors de notre visite, le soleil se couchait doucement sur la ferme alors que les trois enfants du couple, qui venaient d'aller nourrir les chapons, jouaient sur les immenses bottes de foin.

Ce décor de carte postale cache cependant une dure réalité. «Nous ne pouvons pas vivre de la ferme. Danny travaille aussi à temps plein comme maréchal ferrant», raconte Shannon Ruzicka, assise dans la maison qu'elle et son mari viennent de faire construire sur la ferme et qu'ils payent en travaillant d'arrache-pied. «L'été, nous travaillons de 5h du matin à 23h le soir pour tout faire. Danny doit combiner deux emplois à temps plein et moi, je m'occupe de la ferme et de la commercialisation de nos produits», note celle qui se transforme aussi en enseignante l'hiver. Ses trois jeunes enfants, Madalynne, 8 ans, Joshua, 6 ans, et Molly, 3 ans, sont instruits à la maison.

Pour faire connaître leur travail, les deux jeunes agriculteurs organisent tous les étés un repas sept services avec le chef Blair Lebsack, star de la gastronomie à Edmonton. La table est plantée au milieu des champs. «C'est un moment magique qui permet d'oublier quelque peu nos frustrations, partagées par tant de jeunes fermiers», note Shannon, en faisant visiter l'étable où les poulets grandissent au chaud en attendant la fonte de la neige.

Le couple d'agriculteurs en vient à un constat: le système agricole canadien est malade. «Nous voulons tellement nourrir le reste du monde et exporter nos produits que nous oublions que nos fermiers ont de la misère à se nourrir eux-mêmes», déplore Danny qui a été élevé sur une grande ferme commerciale très lourde à porter pour ses parents.

Selon lui, la pauvreté qui afflige une grande partie des fermiers de l'Ouest et qui les oblige à prendre un deuxième et un troisième emploi pour survivre - comme c'est le cas pour 70% d'entre eux - a un impact direct sur la sécurité alimentaire des Canadiens, qui ont peu accès aux produits d'ici.

Farm On

Alarmé autant par la précarité dans laquelle se retrouvent beaucoup de fermiers que par la disparition des agriculteurs de moins de 35 ans, un groupe d'Albertains a mis sur pied l'organisme Farm On.

Utilisant les réseaux sociaux, l'organisme invite les agriculteurs d'ici et d'ailleurs à partager leur histoire. Et à mettre en marche une véritable révolution. «La situation va empirer si les jeunes fermiers abandonnent la bataille parce qu'ils sont incapables de reprendre la ferme de leurs parents. Au Canada, près de 10 milliards de dollars de capital agricole doit changer de mains au cours des prochaines années. Comment cela se fera-t-il s'il ne reste plus de fermiers de moins de 35 ans?», note une des fondatrices de Farm On, Sara Wray, qui possède une petite ferme avec son mari à Bashaw.

«Nous aurions voulu récupérer la ferme de nos parents en 2002, mais la maladie de la vache folle ainsi que la sécheresse ont frappé l'Alberta. La famille a dû se départir de la ferme. Nous avons dû travailler en ville pendant plusieurs années avant d'acheter une petite ferme. Ça fait trois ans que nous travaillons très fort et nous couvrons environ deux tiers des coûts.»

Pour assurer la pérennité de l'agriculture au pays et du coup la souveraineté alimentaire, Farm On veut proposer à la population canadienne un éventail de solutions. La première est de mettre le consommateur directement en lien avec les fermiers. «Actuellement, pour chaque dollar de nourriture qui est achetée, seulement 0,14$ revient au fermier, ça n'a pas de sens. Les gens ne peuvent pas se bâtir une vie avec ça», conclut-elle.

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Le secret? Faire moins

Don Ruzicka n'oubliera jamais le jour où le médecin lui a appris qu'il souffrait de la maladie de Crohn. «Il m'a dit, si tu fais de l'agriculture différemment, tu peux guérir.»

Propriétaire d'une grande ferme commerciale à l'époque, criblé de dettes et craquant sous la pression, le fermier albertain a pris le médecin à la lettre. En 1995, il a vendu sa machinerie ultra sophistiquée et s'est départi d'une partie de ses terres.

Alors que le concept de «nourriture biologique» commençait à peine à se faire connaître du grand public, le fermier de Killam a mis aux vidanges les sacs de pesticides dont il ne pouvait se passer dans son ancienne vie.

Un quart de siècle plus tard, Don Ruzicka est devenu le gourou de l'agriculture biologique en Alberta centrale. L'an dernier, lui et son épouse Marie, qui l'épaule dans l'entreprise familiale, ont reçu une prestigieuse décoration de la province pour leurs accomplissements environnementaux.

La viande qu'il produit -boeuf, porc, poulet- s'écoule parmi un petit groupe de clients que Don Ruzicka connaît personnellement. Et quand il regarde son compte en banque, il sourit. «Je gagne beaucoup mieux ma vie avec cette approche que lorsque j'avais une ferme quatre fois plus grande», sourit-il.

Son secret? Faire moins. Le fermier albertain est heureux de fournir en protéines 50 familles. «Mes amis ont des fermes de 5000 acres, moi, je me contente de 800.» Le fermier et sa femme ont réussi à payer leur ferme plus rapidement. Les coûts d'exploitation, notamment en énergie, sont excessivement bas. Les cochons ont pris la place du tracteur pour retourner la terre. La diversité des insectes pollinisateurs et des oiseaux que le fermier entretient contribuent à la régénération de la ferme d'année en année.

«Maintenant, mon plus grand désir est de donner tout ça en héritage à mes enfants ou à de jeunes fermiers qui voient les choses de la même façon que nous», dit le fermier albertain.

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«Le coup de pied dans la fourmilière»

«Complètement ridicule», selon le ministre Jason Kenney. «Condescendant» et «mal informé», selon Leona Aglukkaq, ministre de l'Environnement. Le gouvernement conservateur n'a pas mis les gants blancs lors de la venue au Canada du rapporteur des Nations unies sur le droit à l'alimentation, Olivier de Schutter.

Dans un rapport rendu public en mars, le professeur de droit international diplômé de Harvard tance le gouvernement fédéral en affirmant que les mesures de lutte contre la pauvreté manquent leurs cibles, laissant trop de Canadiens dans une situation précaire. «La situation au Canada, un des pays les plus riches du monde, n'est pas celle du Niger, mais un pays comme le Canada doit néanmoins accepter de se regarder en face», estime M. de Schutter, qui a accordé une entrevue à La Presse à partir de la Belgique.

Dans ses conclusions, l'expert recommande au Canada d'adopter une stratégie nationale de sécurité alimentaire, de réviser les niveaux de l'aide sociale et du salaire minimum et de revoir ses politiques agricoles pour faire face au problème de la faim qui afflige 8,2% des familles du pays. «La balle est dans le camp des Canadiens, concède Olivier de Schutter. J'espère que le coup de pied dans la fourmilière qu'a été ma visite au Canada va susciter un vrai débat.»

Un passage du rapport sur les politiques agricoles: «La libéralisation des échanges a porté préjudice à de nombreux producteurs agricoles canadiens, dont les revenus nets ont baissé et dont la dette a considérablement augmenté au cours des dernières décennies. Depuis la mise en oeuvre de l'Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, la dette [des fermes] a triplé, passant de 22,5 milliards de dollars à 65 milliards en 2007.»

PHOTO JASON FRANSON, COLLABORATION SPÉCIALE

Don Ruzicka