Au pouvoir depuis quatre ans, le maire Régis Labeaume est toujours aussi populaire malgré ses coups de gueule. Connu pour son franc-parler et son ton baveux, l'homme ne fait pas dans la dentelle. Il a réussi à arracher 200 millions au gouvernement Charest pour la construction de son amphithéâtre, un véritable tour de force. Notre journaliste Michèle Ouimet a passé une journée avec lui. Portrait d'un homme que rien n'arrête.

Publié le 13 nov. 2011
Michèle Ouimet LA PRESSE

Il est 7h15 du matin. Le maire Régis Labeaume enfonce sa casquette sur sa tête, salue sa femme et sa fille de 12 ans, ferme la porte de sa grande maison perchée sur la falaise, avec vue imprenable sur le fleuve, et commence sa marche de 75 minutes dans les rues de Sillery.

Le maire Labeaume s'est mis à l'exercice depuis quelques mois et il a troqué la nourriture grasse contre la salade. Il a connu des ennuis de santé l'année dernière. Il a donc décidé de se prendre en main, mais comme il ne fait jamais les choses à moitié, il marche tous les matins pendant 75 minutes.

Il monte et descend les côtes de Québec qui grimpent du fleuve au chemin Saint-Louis. Il apporte parfois une enregistreuse pour noter les idées qui lui trottent dans la tête.

Tout le monde le reconnaît et le salue. Le maire est une vedette imperméable à l'usure du pouvoir. Après quatre ans à la tête de la Ville, les gens l'aiment toujours autant. Le taux de satisfaction des électeurs se maintient autour de 80%. Du jamais vu.

«C'est la superstar de Québec, dit le morning man de Radio X, Denis Gravel. Les gens l'encouragent: Lâchez pas! On est avec vous! Il brasse la cage, il dit les vraies affaires. Les gens adorent ça. Quand il affirme que les fonctionnaires sont des fourreurs de système, ils aiment ça. On veut des politiciens comme lui.»

Le temps est pluvieux, les nuages bas. Le maire marche, ralentit le pas dans les côtes abruptes et sue à grosses gouttes. Il raconte sa vie: son père mécanicien qui n'arrivait pas à trouver du travail parce qu'il était trop près du syndicat, son enfance au Saguenay, puis à Sept-Îles, son arrivée à Québec à 12 ans, sa vie dans les premiers HLM de la ville. «Pis, je dis pas ça pour faire misérabiliste!», prévient-il.

Son fils de 22 ans qui s'est fait renvoyer deux fois de l'école privée. «On braillait tous les deux au bout du fil.» Sa fille adoptive qui est arrivée le jour où il a enterré sa mère, sa femme avocate, sa critique la plus impitoyable, et ses enfants qui ont hérité de son franc-parler. «Ça brasse chez nous!»

Il peut être dur, très dur. Il est le premier à le reconnaître. «Oui, il faut être dur pour faire avancer les choses. Oui, je suis dur, on me traite de dictateur, mais il le faut pour que les affaires avancent.»

Pour avancer, elles avancent, ses affaires. Il a réussi à arracher 200 millions au gouvernement Charest pour construire son amphithéâtre et il a négocié une entente avec le patron de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, qui n'a pas la réputation d'être un tendre. «Péladeau était tough, mais correct. Il était capable de se mettre dans mes culottes et moi dans les siennes.»

Labeaume, un dur, qui mène sa Ville par le bout du nez.

Régis Labeaume est allergique aux critiques. Il se crispe quand on lui parle du livre du journaliste David Lemelin qui porte un titre peu flatteur: Labeaume, la dictature amicale1. Que pense-t-il du livre? L'a-t-il lu?

«Je ne commente ni les sondages ni les livres», répond-il d'un ton glacial en balayant ma question d'un revers de main.

Ce qui ne l'empêchera pas d'évoquer souvent les sondages qui montrent que la population le porte aux nues.

Il répète qu'il a un sale caractère avec un brin de fierté. Il jure qu'il n'a pas d'ambitions politiques, que le fédéral et le provincial ne l'intéressent pas. «Personne me croit. On peut pas aller loin avec un sale caractère comme le mien.»

Sur l'heure du midi, il revient sur son caractère. «C'est Labeaume dictateur, Labeaume l'air bête, Labeaume amphithéâtre, pis c'est fini! Qu'est-ce que tu veux que je te dise?», lance-t-il, sourire en coin, en piquant sa fourchette dans sa salade.

Le maire s'est fait des ennemis, des gens heurtés par sa brutalité. Car Régis Labeaume peut être brutal et écraser des ego sans sourciller.

Quand quelqu'un ose le critiquer, il en paie le prix. Au lendemain des élections de novembre 2009, le conseiller municipal Jean Guilbault, vieux monsieur de 71 ans, a quitté le maire en dénonçant son «manque de respect» et le «régime de terreur». Il se sentait comme une «plante verte».

La réponse de Labeaume ne s'est pas fait pas attendre. Une poursuite. De 200 000$.

«J'avais seulement répété ce que Labeaume avait dit pendant le caucus: s'il mettait un conseiller dehors, il détruirait sa réputation et pour toujours, proteste Jean Guilbault. Cette poursuite, c'est de l'intimidation.»

Même stratégie avec les syndicats. Régis Labeaume a traité les fonctionnaires de «pleutres», «d'incompétents» et de «fourreurs de système». Le président du syndicat, Jean Gagnon, a répliqué. «On sait à quoi ça sert, les contrats, à financer les partis politiques.» Labeaume n'a fait ni une ni deux. Il a intenté une poursuite contre Gagnon. Total: 200 000$.

Lui aussi affirme que c'est de l'intimidation. «Il veut me faire taire, mais ça ne marchera pas.»

Le mépris du maire pour les fonctionnaires trouve un écho dans la population. «Des citoyens nous lancent des insultes, ils sont influencés par Régis Labeaume, raconte Jean Gagnon. Ils nous disent: Toué, mon ostie de fonctionnaire, m'a t'en donné une dans face! Ou Labeaume, tabarnak, il va vous casser. C'est du dénigrement, du harcèlement.»

Régis Labeaume n'aime pas parler de cet «incident». «J'ai exagéré, ça s'apprend, le métier de politicien», dit-il, le visage fermé.

Ce n'est pas son seul mea-culpa. Le Français Clotaire Rapaille, «star» du marketing, reste un douloureux souvenir. Régis Labeaume l'a embauché pour refaire l'image de la Ville. Coût du contrat: 300 000$. Rapaille, un original qui avait gonflé son curriculum vitae à l'hélium, a plutôt psychanalysé Québec, affirmant que ses citoyens étaient des sadomasochistes névrosés, complexés devant les Montréalais. Labeaume a eu l'air fou. Aujourd'hui, il le reconnaît. «On en a mangé une maudite, pis on la méritait!»

Et les journalistes? Labeaume les bouscule et les rabroue. Lors de l'incident Clotaire Rapaille, il a traité une journaliste de colonisée. Selon David Lemelin, auteur du livre sur Labeaume, le maire ne se gêne pas pour passer un savon aux journalistes qui lui déplaisent. «Il les appelle sur leur cellulaire et il leur crie après: Ton reportage, c'est de la crisse de marde! Le lendemain, il nous prend à partie pendant un point de presse.»

Labeaume reconnaît qu'il a parfois dérapé. «J'arrivais du monde des affaires, comprends-tu. J'avais des journalistes à journée longue, c'était nouveau et j'ai un sale caractère. Je les prenais pour des gens qui m'écoeuraient dans la vie.»

Il n'aime pas les journalistes, mais il déteste encore plus les bien-pensants qui jouent aux gérants d'estrade. «Les faiseux, les bien-pensants qui me fessent dessus, les gens qui me détestent à cause de mon style. Ils jouent dur, mais moi aussi, je joue dur!»

Le maire a même éliminé les jurons de son langage. Au début de sa carrière en politique, il émaillait ses phrases de «crisse», «maudite marde», «calvinse». Aujourd'hui, à peine quelques «calvaires» lui échappent.

Le maire règne sans partage sur la Ville. Il détient une écrasante majorité au conseil municipal. Il contrôle 24 des 27 conseillers. Les trois indépendants qui forment l'opposition en rament un coup. Le maire ne se gêne pas pour les bousculer ou les ridiculiser.

Yvon Bussières en a jusque-là de Labeaume. Pourtant, il l'a appuyé avec enthousiasme en 2005, dans ses premiers pas en politique. Aujourd'hui, la réconciliation est impossible.

M. Bussières est un catholique pratiquant, une proie facile pour Labeaume. «Il me traite de vertueux, de saint Yvon, de scrupuleux. Il m'a aussi traité de menteur, d'ostie de menteur. Il ne nous ménage pas, il a une attitude quasiment haineuse.»

Jean Guilbault en rajoute. «Il nous traite comme des moins que rien.» Anne Guérette, troisième conseillère indépendante, en a aussi gros sur le coeur. Le maire la ridiculise.

Les trois conseillers font front commun et travaillent avec les moyens du bord. «On a un huitième de secrétaire», se plaint Anne Guérette.

«On a déjà été obligés de payer le papier de la photocopieuse», ajoute Yvon Bussières.

Ils ont un budget famélique: 29 000$ chacun par année. «On ne sait rien, dit Bussières. Les rapports sur l'amphithéâtre, on les court sur l'internet. Les soirs de réunions du conseil, à peine une douzaine de citoyens viennent s'asseoir dans la salle. Ils n'osent pas poser de questions parce qu'ils se font insulter par le maire.»

Labeaume est diaboliquement habile sous ses dehors d'homme mal dégrossi. Il a non seulement réussi à obtenir 200 millions du gouvernement, mais il a aussi convaincu Jean Charest d'adopter une loi qui bétonne l'entente qu'il a conclue avec Quebecor, empêchant toute poursuite.

Il aime le pouvoir et le glamour. Il apparaît dans une publicité des Rôtisseries St-Hubert (les profits sont versés à Enfant Soleil). Quand on lui demande si une telle participation est compatible avec sa fonction de maire, il répond que Guy Laliberté et René Angélil ont bien accepté, eux.

Il tonne, tape sur la table du plat de la main et charme les puissants. Il carbure au «parler-vrai» et il ne veut pas être contaminé.

«Quand on est contaminé, ça veut dire que la bureaucratie nous a complètement avalé, qu'on est déconnecté et qu'on se met à calculer chacun de nos coups. On fait attention, on ne voit plus clair. On est mort.»

Labeaume ne veut pas «mourir». Il veut rester authentique, avec son air baveux, son franc-parler et son sale caractère, dont il est si fier.

1. Labeaume, la dictature amicale. Éditions Michel Brûlé, octobre 2011.