Au cours de l'automne 2010, le gouvernement canadien a créé, avec la participation de ses services secrets, une «WikiLeaks Task Force» (sic) et ouvert un «centre des opérations», a appris La Presse. Sa mission: surveiller heure par heure la divulgation imminente de centaines de câbles diplomatiques concernant le Canada sur le site internet de Julian Assange, et en mesurer l'impact.

Fabrice de Pierrebourg LA PRESSE

On savait déjà que le premier ministre Harper avait assisté, à la fin de l'année 2010, à des réunions secrètes portant sur ces fuites massives et parfois explosives en compagnie de hauts fonctionnaires.

On apprend aujourd'hui, grâce à un mémo de cinq pages classifié «secret» du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), obtenu en vertu de la Loi sur l'accès à l'information, l'existence de cette unité anti-WikiLeaks.

Tout ce branle-bas de combat a été déclenché en prévision de ce que l'auteur de ce mémo, largement caviardé, a baptisé le «jour du Canada» («Canada Day» dans le texte). Il fait référence au 2 décembre 2010, journée au cours de laquelle le site internet était censé relâcher un grand volume de câbles diplomatiques américains en lien avec le Canada. La tempête avait débuté les jours précédents avec la divulgation de quelques notes qui ont semé la panique au sein des gouvernements.

Elles évoquaient par exemple le «complexe d'infériorité presque inhérent aux Canadiens», ou bien la vision très « Alice au pays des merveilles » des Canadiens vis-à-vis du terrorisme, si l'on en croit les confidences de l'ex-patron du SCRS à un conseiller du département d'État rapportées dans une de ces notes.

«Après évaluation [...], le ministère des Affaires étrangères a prédit que, sur les 250 000 câbles, quelque 2600 pourraient être en lien avec le Canada», lit-on dans le document du SCRS daté du 3 décembre 2010.

Chapeauté par le ministère des Affaires étrangères, le noyau dur de cette «WikiLeaks Task Force» a été constitué autour de représentants d'autres ministères et organismes gouvernementaux potentiellement concernés par la divulgation de milliers de câbles diplomatiques américains. Il s'agit essentiellement du Bureau du Conseil privé, des ministères de la Sécurité publique, de la Citoyenneté et Immigration, de la Défense nationale, et des très secrets SCRS et Centre de la sécurité des télécommunications (CST), les oreilles du Canada chargées de surveiller et d'intercepter les communications électroniques. D'autres organismes, telles l'ACDI, de la GRC et l'Agence des services frontaliers, devaient être disponibles en cas d'urgence.

Agents de liaison

Chacune de ces structures avait désigné un agent de liaison. Le «jour du Canada», apprend-on, «en fonction du volume de documents rendus publics, ces agents de liaison devaient être soit disponibles au téléphone, soit travailler directement dans le centre des opérations («War Room»)» situé au ministère des Affaires étrangères.

Leur travail consistait à faire suivre l'information dans les plus brefs délais à leurs organismes respectifs et leurs supérieurs lorsqu'elle pouvait avoir un «impact élevé». Dans ce cas, les agents devaient envoyer les câbles les concernant spécifiquement accompagnés d'évaluations sur les implications anticipées.

Ce déferlement de câbles diplomatiques, au contenu parfois acerbe et sarcastique, a suscité des réactions violentes au sujet de Julian Assange, assigné à résidence depuis six mois en Angleterre. Au Canada, l'ancien organisateur conservateur Tom Flanagan a affirmé sur CBC qu'«Assange devrait être assassiné» avant de se rétracter.

En France, où WikiLeaks était hébergé alors, le ministre Éric Besson a qualifié ce site de «criminel» mettant «en danger des personnes protégées par le secret diplomatique».

Le SCRS a dirigé La Presse vers le ministère des Affaires étrangères qui confirme la création d'un «groupe de travail WikiLeaks» «pour traiter des questions résultant de la publication inédite de documents internes du gouvernement américain». Le Ministère dit que «le centre dédié aux opérations n'existe plus».

Il précise également que «pour minimiser les menaces à l'information officielle, tous les téléchargements depuis le site WikiLeaks ont été réalisés à partir d'un réseau séparé.»

-Avec la collaboration de William Leclerc