Un réseau de spécialistes du vol d'identité a dérobé des millions en créant de faux clients d'institutions financières et de faux prestataires de l'aide sociale québécoise, le tout avec l'aide précieuse d'ex-employés de grandes banques canadiennes, selon ce qu'a découvert une unité spécialisée de la Sûreté du  Québec (SQ).

Vincent Larouche LA PRESSE

Une quarantaine de policiers ont été déployés sur le terrain hier matin dans le cadre du projet Optique, une enquête aux multiples ramifications de la Division des enquêtes sur la criminalité financière contre l'État de la SQ.

Peu après 6 h, des agents ont tiré du lit Fred Joseph, un résidant de Pierrefonds qui se décrit comme un vendeur de voitures d'occasion et de cosmétiques, mais qui serait en fait à la tête d'un groupe « sophistiqué » de fraudeurs, selon les enquêteurs.

« Ne me touchez pas ! Je vous attendais... Vous croyez que j'ai peur de vous ? », a crié le suspect de 41 ans en se débattant au moment d'être emmené, menottes aux poings, vers le poste de police.

D'EX-EMPLOYÉS DE BANQUES ACCUSÉS

Fred Joseph est accusé d'une dizaine de crimes, dont fraude, complot, usage de documents contrefaits, possession d'un faux passeport, vol d'identité et trafic de renseignements identificateurs.

La SQ croit que son réseau aurait volé près de 5000 « profils complets » de citoyens québécois et aurait utilisé 85 % d'entre eux pour diverses fraudes.

« C'est un volume rarement vu, c'est comme une industrie », souligne le capitaine Dany Dufour.

Selon ce qu'a appris La Presse, une présumée complice, accusée d'avoir fourni des renseignements personnels pendant près de deux ans dans cette affaire, est Marianna Rekkab, une travailleuse du secteur bancaire de 28 ans. Selon son profil en ligne, elle travaillait jusqu'en mars comme conseillère en financement hypothécaire à la Banque Scotia, après avoir travaillé pour la Banque TD et pour la Banque canadienne impériale de commerce (CIBC).

« Je n'ai rien à dire, je ne sais pas de quoi il s'agit, je n'ai aucun commentaire », a répondu Marianna Rekkab lorsque La Presse l'a jointe au téléphone pour éclaircir son implication dans le dossier, après le dépôt des accusations.

Un ancien conseiller à la Banque Nationale, Nathaniel Thomas, est lui aussi accusé d'avoir fourni illégalement des renseignements personnels. Il a été impossible de lui parler hier.

Ni les banques ni la police n'ont précisé la façon dont les travailleurs du secteur financier auraient dérobé les identités, mais l'acte d'accusation précise qu'un ordinateur a été utilisé malicieusement dans les deux cas.

« Nous avons travaillé étroitement avec les clients touchés », a martelé Mathieu Beaudoin, directeur des affaires publiques à la Banque TD. « Nous accordons beaucoup d'importance à la confiance que nous témoignent nos clients », a-t-il souligné. La banque dit continuer à coopérer à l'enquête.

De son côté, la Banque Nationale a refusé de parler du dossier et renvoyé toutes les questions à l'Association des banquiers canadiens, qui dit que ses membres ont « diligemment collaboré » à l'enquête. « L'arrestation effectuée aujourd'hui représente un jalon dans nos efforts pour combattre le crime financier dans toutes ses formes », a déclaré Dave Bauer, porte-parole de l'organisme. La Banque Scotia n'avait pas répondu à une demande d'entrevue au moment de publier ces lignes.

COURSIERS SUR LES ROUTES DU QUÉBEC

La SQ affirme que les milliers d'identités usurpées ont été obtenues dans des institutions financières, mais aussi à l'aide des données fournies dans des contrats de vente et auprès de revendeurs sur le Web invisible (dark Web).

Le réseau avait développé une expertise pour confectionner de fausses pièces d'identité de grande qualité, notamment des permis de conduire et des cartes d'assurance maladie, à l'aide d'un appareil importé de l'étranger.

Le réseau comptait deux chefs d'équipe qui supervisaient une dizaine de coursiers. Les coursiers pouvaient conserver 10 % des fruits de chaque fraude à laquelle ils participaient. Munis de fausses cartes, ils incarnaient les différentes identités volées et parcouraient le Québec en voiture pour ouvrir des comptes bancaires au nom des gens dont on avait dérobé les informations personnelles.

Ils pouvaient ensuite en retirer des fonds avant de disparaître. Le manège classique de la fraude par vol d'identité.

Mais le réseau de Fred Joseph ne s'arrêtait pas là.

FAUX PRESTATAIRES DE L'AIDE SOCIALE

« Tout réseau criminel va avoir tendance à croître. L'organisation a grandi, elle a pris de la maturité criminelle, de la sophistication », explique le capitaine Dany Dufour.

Le groupe de Fred Joseph a commencé à orchestrer des redirections de courrier auprès du gouvernement pour les citoyens dont il avait volé l'identité. Ce sont ses membres qui recevaient dorénavant la correspondance gouvernementale des victimes.

Les fraudeurs ont ensuite utilisé plusieurs identités de victimes pour les inscrire au programme d'aide sociale afin de recevoir des prestations de dernier recours en leur nom. Le réseau payait des complices pour recevoir les chèques à leur adresse et, dans certains cas, il est allé jusqu'à louer lui-même des locaux pour y rediriger les envois de prestations.

Selon la police, les suspects auraient même utilisé ces identités de faux bénéficiaires de l'aide sociale pour utiliser des services qui sont offerts par l'État aux prestataires, comme l'achat de lunettes de vision ou les soins dentaires.

Lorsque ce stratagème a été découvert, deux enquêteurs du ministère du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale se sont greffés à l'équipe du projet Optique. « Ce genre d'enquête, on ne peut pas faire ça en vase clos. Avec nos partenaires, on peut mettre en place des contre-tactiques », affirme le capitaine Dany Dufour.

La Régie de l'assurance maladie, Postes Canada et la Société de l'assurance automobile du Québec ont aussi collaboré à l'enquête. Comme les fraudeurs tentaient parfois de prétendre qu'ils venaient tout juste d'arriver au Québec, les ministères de l'Immigration provincial et fédéral, l'Agence des services frontaliers et Passeport Canada ont aussi été mis à contribution.

HISTOIRES D'HORREUR

La SQ refuse de divulguer un chiffre exact pour l'instant, mais affirme qu'au total, les institutions financières et organismes gouvernementaux ont été floués ensemble de plusieurs millions.

Mais les victimes sont aussi les simples citoyens dont le nom a été utilisé à leur insu et dont le dossier peut être entaché par un historique de fraude, bien malgré eux.

« Les gens doivent être conscients que leurs pièces d'identité valent bien plus cher que l'argent dans leurs poches. Un vol d'identité, ça peut faire des histoires d'horreur pour un citoyen », constate le capitaine Dufour.

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CE QUE LE RÉSEAU FAISAIT AVEC LES IDENTITÉS VOLÉES


- Ouvrir des comptes bancaires et en tirer des fonds par chèque ou retrait.

- Collecter des chèques d'aide sociale.

- Utiliser frauduleusement les services fournis aux prestataires de l'aide sociale (dentiste, lunettes)

Photo André Pichette, La Presse

Le capitaine Dany Dufour, de la Sûreté du Québec