L'opération policière Objection menée hier contre trois réseaux de trafic de stupéfiants liés aux Hells Angels est importante à bien des égards.

Daniel Renaud LA PRESSE

D'abord, elle vise plusieurs membres en règle et un prospect des Hells Angels, ce qui ne s'était pas vu depuis l'opération SharQc effectuée il y a neuf ans. Les poursuites lancées à la suite de l'opération SharQc ont fini en queue de poisson en octobre 2015 lorsque cinq membres de la section des Hells Angels de Sherbrooke, dont le procès était commencé, ont bénéficié d'un arrêt du processus judiciaire. Les enquêteurs de la Sûreté du Québec et la police en général l'avaient sur le coeur depuis et l'opération d'hier leur permet de prendre leur revanche. Le fait que l'une de leurs premières victimes depuis SharQc chez les membres en règle soit Michel Sky Langlois, doyen du groupe de motards et cofondateur de la première section des Hells Angels créée au Québec en 1977, prend ici une valeur symbolique certaine.

Les Hells Angels - qui comptent actuellement environ 80 membres en liberté au Québec - ont raffiné leurs façons de faire depuis SharQc. 

Les Hells Angels ne se salissent plus les mains, laissent les membres de leurs clubs-écoles ou leurs relations vendre des stupéfiants, louent leurs territoires et prélèvent des taxes sur des drogues qu'eux seuls fournissent.

Mais la police aussi a tiré des leçons de SharQc.

La nouvelle Escouade nationale de répression du crime organisé (ENRCO), qui s'attaque exclusivement aux têtes dirigeantes, fait en sorte qu'aucun membre en règle n'est à l'abri. Au lieu de tenter des coups de masse contre les Hells Angels, elle en identifie quelques-uns et torpille les revenus de ces derniers en s'attaquant aux réseaux de trafic de stupéfiants par l'entremise d'enquêtes ciblées et circonscrites.

Objection envoie également un message : celui que la police sera continuellement sur le dos des motards, une tactique qui pourrait payer à moyen ou à long terme en décourageant certains membres, qui en auront assez de vivre avec la crainte de se faire prendre ou de retourner régulièrement en prison.

UN PREMIER TEST

Avec Objection, la police s'est adaptée à l'arrêt Jordan rendu en 2016 par la Cour suprême, qui limite les délais des procédures devant les tribunaux, et au rapport de Me Michel Bouchard sur la gestion des superprocès, qui recommande que la preuve soit divulguée à la défense dès qu'un individu est arrêté et accusé.

Les procureurs d'Objection ne veulent pas faire la même erreur que ceux de SharQc ; ils ont déjà divisé les accusés en sous-groupes, selon le type d'accusation et la gestion commune de la preuve, ce qui fera en sorte qu'à Montréal, pas plus de 14 prévenus ne seront jugés en même temps, comparativement à quelques dizaines dans SharQc et dans d'autres dossiers.

La divulgation immédiate de toute la preuve est toutefois un couteau à deux tranchants. Hier, lors de la comparution d'une vingtaine des accusés au palais de justice de Montréal, des avocats de la défense ont soupiré en soupesant les documents à lire, à visionner et à écouter, et ont annoncé leur incapacité à décider s'ils opteront ou non pour une enquête sur remise en liberté avant vendredi. Le juge Daniel Bédard de la Cour du Québec, qui a signé plusieurs des mandats de perquisition d'Objection, a exigé la présence de tous les avocats pour toute demande de report. Il a dit vouloir que chaque étape soit efficace et que l'objectif soit atteint. Le système judiciaire devra aussi s'adapter.

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Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l'adresse postale de La Presse.

Photo Patrick Sanfaçon, Archives La Presse

Guy Lapointe, porte-parole de la Sûreté du Québec

Photo Patrick Sanfaçon, Archives La Presse

Michel Sky Langlois, cofondateur de la première section des Hells Angels créée au Québec en 1977 et doyen du groupe de motards, a été arrêté hier à Saint-André-Avellin.