L'avocate et la «sorcière»

Une voyante, qui prétend prédire qui l'emportera lors d'un procès. Une avocate... (Illustration La Presse)

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Illustration La Presse

Une voyante, qui prétend prédire qui l'emportera lors d'un procès. Une avocate montréalaise parmi ses fidèles clientes. Une mère désespérée d'avoir perdu la garde de sa fille. Voici les personnages d'une affaire qui vient d'aboutir sur le bureau du syndic du Barreau du Québec. En trame de fond, cette question: une avocate peut-elle échanger des clients avec une tireuse de cartes?

Une avocate du centre-ville de Montréal, Caroline Duval, est sur la sellette en raison de ses liens étranges avec une voyante.

Une ancienne cliente, très insatisfaite des services de l'avocate dans un dossier de garde d'enfant, a décidé de piéger les protagonistes de l'histoire, en les enregistrant à leur insu avant de s'en plaindre au Barreau du Québec.

Dans ces enregistrements obtenus par La Presse, l'adjointe actuelle de Me Duval, Farah-Kinsley Delma, affirme à l'ex-cliente (qui l'a appelée sous un faux nom): la voyante «nous donne des directions dans nos dossiers. Pas des directions, là, mais elle nous donne des cues [signaux] sur les dossiers. Des fois, elle nous dit "ça va bien aller"», ou «un tel va essayer de faire telle chose». Pis la plupart du temps, ça se produit.»

L'assistante de Caroline Duval (février 2014)

Au fil de cette conversation du 10 février, l'adjointe a aussi affirmé que Me Duval (admise au Barreau en 1997 et non en 1999, comme une consoeur homonyme) et la voyante Suzanne Pépin «se parlent souvent». «On l'appelle la sorcière, c'est très rare qu'on va dire Suzanne», a-t-elle ajouté, se disant renversée par la fiabilité de ses prédictions.

Devant les questions de plus en plus précises de son interlocutrice, l'adjointe a toutefois reculé en disant: «c'est arrivé juste une fois», et «on ne se base pas sur tout ce qu'elle nous dit», puis «on ne va pas baser la pratique là-dessus, on ne peut pas [...] il faut faire des preuves».

Enregistrée à son insu quelques mois plus tôt, la voyante Suzanne Pépin s'était vantée du contraire: «J'en ai eu de ses clientes [à Caroline Duval]», avait-elle déclaré au téléphone. «Je l'aide beaucoup [...] Je vais dire: «Regarde Caroline, c'est comme ça, va-t'en comme ça», avait illustré la tireuse de cartes.

La voyante Suzanne Pépin (septembre 2013)

Échange de clients

Pour vérifier ce qu'il en était, nous avons visité la voyante incognito, en feignant d'avoir nous aussi un problème de garde d'enfant. Suzanne Pépin nous a vite incitées à consulter Caroline Duval, en précisant que l'avocate accordait des rabais à ses clients et lui en envoyait à son tour. «Vous gagnez votre cause, alors vous ne prenez pas un avocat pour rien», a juré la voyante, en ajoutant qu'elle pourrait aider l'avocate dans le dossier si on l'y autorisait, mais que cette dernière n'avait «pas besoin de ça».

La voyante et notre journaliste (octobre 2013)

Aussitôt contactée au sujet du même problème de garde fictif - et informée de la victoire annoncée par sa voyante -, Caroline Duval a répondu qu'elle la connaissait très bien et que «ses prédictions se réalisaient neuf fois sur dix». Avant d'ajouter qu'elle ne pouvait se fier à cela pour mener ses dossiers, et que le problème qu'on venait de lui soumettre était de toute façon très simple.

Rencontre avec la «sorcière»

Si l'on en croit une demande d'enquête remise au Barreau en février, l'avocate aurait au moins mêlé sa tireuse de cartes au dossier de la mère lavalloise et ex-agente immobilière qui la dénonce aujourd'hui (la loi nous interdit d'identifier cette dernière, puisqu'il s'agissait d'un dossier de garde d'enfant).

Dix mois après leur premier contact, survenu à l'automne 2010, Caroline Duval aurait demandé à sa cliente de rencontrer Mme Pépin. Me Duval «disait que sa sorcière avait toujours raison, que ses prédictions étaient véridiques, et qu'elle l'aidait à prendre de bonnes décisions juridiques», lit-on dans la demande d'enquête au Barreau, qui n'a pas encore vérifié les dires de la plaignante.

Vers la fin de l'été 2011, la mère - qui avait déjà consulté d'autres voyantes - a donc rencontré la tireuse de cartes de Rosemère. Et cette dernière lui a prédit qu'elle ne récupérerait pas sa fille lors de l'audience prévue deux mois plus tard. Selon la demande d'enquête au Barreau, Me Duval aurait profité de cette séance pour téléphoner et poser ses propres questions à la voyante. «La sorcière a (alors) rassuré ma procureure sur ma capacité de payer ses honoraires professionnels. Elle a rassuré Me Duval, en prédisant la vente prochaine de ma propriété», écrit la mère.

Elles nient

En entrevue, Suzanne Pépin confirme que Caroline Duval lui a téléphoné pour savoir si elle allait être payée par son ex-cliente. Elle confirme lui avoir prédit que oui, puisque la mère allait bientôt vendre sa maison. Mais la voyante nie avoir pris l'appel en présence de la mère.

Écoutez la voyante en entrevue

Elle nie aussi se mêler des dossiers de l'avocate, tout en admettant que cette dernière lui a envoyé «trois clientes», parce qu'elle «sait» que la voyante «va diriger la personne vers la bonne situation», c'est-à-dire l'éclairer ou lui dire si «ça vaut la peine qu'elle se batte pour sa cause».

De son côté, l'adjointe de Caroline Duval dit avoir été mal comprise, que sa patronne ne fait pas affaire avec la voyante dans ses dossiers, mais l'appelle simplement pour savoir si une cause va bien se passer, ou pour parler de sa vie privée, «comme si elle parlait à une amie».

Caroline Duval a décliné nos demandes d'entrevues, puisqu'une enquête est en cours au Barreau. Dans une lettre envoyée hier, ses avocats préviennent que Me Duval «dément vigoureusement» les propos rapportés par son ex-cliente ou tout autre cliente potentielle.

Cher payé

En entrevue, la mère maintient que l'intervention de la voyante lui a nui. «Quand j'ai voulu préparer ma cause au bureau de Caroline, elle me disait que c'était inutile, puisque, selon Suzanne, c'était perdu d'avance, dit-elle. C'est comme si j'avais payé 300$ de l'heure pour une voyante!»

Me Duval a encaissé des honoraires de plus de 20 000$, mais «elle n'a jamais respecté les mandats que je lui ai confiés, a écrit la mère au Barreau. Elle ne m'a jamais fait témoigner en cour, n'a convoqué aucun témoin utile à ma défense, n'a déposé aucune preuve en ma faveur au Tribunal de la jeunesse, même celle qu'elle avait commandée.»

En octobre 2011, tel que le proclamait la voyante, sa fille cadette a été placée plusieurs mois en famille d'accueil. Sans que la mère, sa psychologue et la psychologue de l'enfant ne soient jamais entendues par un juge - même si elles désiraient toutes témoigner (voir autre texte).

«Les fautes de Me Duval ont eu des conséquences graves sur ma vie et celle de ma famille», écrit donc la mère, qui a deux autres enfants.

Elle se demande aujourd'hui si sa procureure - qui semble l'avoir trouvé difficile comme cliente - a jeté la serviette, quand le dossier de garde et de pension alimentaire s'est complexifié et envenimé au point de nécessiter l'intervention de la Protection de la jeunesse (ce qui forçait l'avocate à plaider une autre loi, devant un autre tribunal, qu'elle connaissait moins bien).

Le Barreau du Québec n'a pas voulu commenter l'affaire, ni même indiquer si le fait de référer ses clients à une voyante constituait une faute déontologique. Par souci de «maintenir une réserve» et de «respecter la sérénité et l'objectivité des processus judiciaires et quasi judiciaires», précise-t-il par courriel.

Caroline Duval, qui a été admise au Barreau en 1997, a dû verser une amende de 600$ à son ordre professionnel en 2007, parce qu'elle avait communiqué directement avec la partie adverse, sans passer par l'avocat de cette dernière. Le Conseil de discipline avait souligné qu'elle avait «reconnu, à la première occasion, la faute qu'elle a commise».




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