Moins de deux mois après que la Cour supérieure a ordonné aux administratrices de la page Facebook « Dis son nom » de sortir de l’anonymat, la liste de quelque 1550 présumés abuseurs sexuels qu’elles ont publiée a fondu des deux tiers.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

La page de dénonciation controversée, qui a été créée dans la foulée du mouvement #metoo, avait été lancée en août dernier sur Facebook dans le but d’« initier une remise en question de société » et de « libérer la parole des victimes ».

Les noms de 1565 individus qualifiés d’« abuseurs présumés » — dont les noms de personnalités publiques — s’y étaient retrouvés, après avoir été dénoncés de façon anonyme par leurs présumées victimes qui ont transmis leurs allégations aux administratrices du site.

Jean-François Marquis, un homme dont le nom figurait sur la liste, a intenté une poursuite de 50 000 $ en dommages punitifs et moraux contre la page et ses administratrices. M. Marquis affirme n’avoir rien à se reprocher et ne connaît pas l’identité de la personne qui l’a dénoncé ni ce qu’elle lui reproche.

Alors que la Cour d’appel se penche ce jeudi sur un jugement de première instance qui oblige les administratrices de la page à transmettre à M. Marquis toutes les dénonciations anonymes qu’elles ont reçues afin qu’il puisse préparer sa poursuite, la liste ne compte plus que 590 noms.

« C’est troublant de voir que suivant un jugement d’un tribunal, près de 1000 noms sont disparus de la liste », affirme MPierre-Hugues Miller, l’avocat de Jean-François Marquis.

« Il va falloir que les administratrices expliquent cette situation, parce que ça démontre, selon nous, qu’il y avait une proportion fort importante de gens qui semblent s’être retrouvés sur cette liste-là alors qu’il n’y a pas de preuve soutenant les allégations d’abus sexuel », croit l’avocat.

MMiller veut obtenir ces dénonciations afin d’évaluer si des vérifications minimales ont été faites au préalable avant que les noms soient rendus publics. « Considérant la sévérité des reproches formulés contre lui par l’inclusion de son nom à la Liste, monsieur Marquis est en droit de vérifier le processus en place et les lignes directrices » élaborées par Dis son nom, a tranché la Cour supérieure dans un jugement rendu en février. Le tribunal a toutefois ordonné que le nom des victimes alléguées qui ont transmis des dénonciations jusqu’en août 2020 soient caviardés.

L’ancienne illustratrice judiciaire Delphine Bergeron, une des deux administratrices de la page qui a volontairement révélé son identité en septembre dernier, a refusé de commenter puisque l’affaire se trouve devant les tribunaux. L’autre administratrice, connue sous le nom de « A. A. », porte appel d’une ordonnance du jugement de la Cour supérieure qui l’oblige à révéler sa propre identité à M. Marquis afin qu’il puisse la contre-interroger dans le cadre du recours judiciaire.

Dans leur défense écrite présentée au tribunal, les deux administratrices de Dis son nom assurent qu’elles avaient « mis en place un processus ainsi que des lignes directrices » guidant le fonctionnement de leur page de dénonciation anonyme. Elles soutiennent que seuls les récits d’évènements provenant directement des victimes étaient acceptés, et qu’elles réécrivaient systématiquement à ces plaignantes pour « valider [leur] vécu et pour [leur] démontrer de l’empathie ».

« L’approche choisie : croire les victimes et ne pas remettre leur vécu en question », lit-on dans leur document de défense.

« Notre prétention, c’est qu’il n’y a pas eu de vérification qui a été faite, affirme MMiller en entrevue à La Presse. Comme plusieurs autres personnes dont le nom s’est retrouvé sur la liste et à qui nous avons parlé, Jean-François Marquis n’a jamais reçu d’appel de qui que ce soit. »

La Presse s’est également entretenue avec un Montréalais dont le nom est apparu sur la liste en août, avant d’être retiré au cours des dernières semaines sans qu’il en soit informé. Il est convaincu que son nom est apparu sur cette liste erronément en raison d’un conflit avec un autre homme. « Je suis d’accord à 100 % avec les dénonciations d’abuseurs sexuels, mais le faire en utilisant les réseaux sociaux, où monsieur et madame Tout-le-Monde peut se faire salir n’importe comment, ce n’est pas la bonne solution », estime cet homme, qui a requis l’anonymat pour ne pas rouvrir le conflit.

« La liste de Dis son nom a eu du bon en ouvrant les yeux de la population sur le fait qu’il y a un grand nombre d’abuseurs sexuels dans notre société, mais ç’a été organisé tout croche », ajoute l’homme, qui n’a aucun lien avec la poursuite intentée par Jean-François Marquis.

Dans leur demande d’appel qui sera entendue ce jeudi, les deux administratrices s’opposent à ce que les dénonciations qu’elles ont reçues à travers le site Dis son nom, ainsi que les communications qu’elles ont eues avec les plaignantes, soient transmises à Jean-François Marquis. Si la Cour d’appel refusait cette demande, elles réclament, à tout le moins, que toute information permettant d’identifier ces présumées victimes soit caviardée.

L’avocat Pierre-Hugues Miller affirme qu’il n’a, a priori, aucunement l’intention de faire témoigner ces plaignantes anonymes. « L’objectif n’est pas de stigmatiser les victimes de quelque façon que ce soit, insiste-t-il. Nous, on poursuit Dis son nom parce que la page a publié des noms sur la base de ouï-dire, d’une façon qui n’est pas permise dans notre système de droit. On ne fait pas le procès des victimes qui ont dénoncé », explique-t-il.

« Dans un objectif thérapeutique, on peut dire “je te crois” à une victime d’abus sexuel, on n’a aucun problème avec ça. Mais quand on veut aller au-delà de ça et porter des accusations publiquement contre quelqu’un, il doit y avoir des vérifications minimales d’entreprises. On ne peut pas ternir la réputation de quelqu’un sur la base de “je te crois” et répéter n’importe quel ragot sur la place publique. Ça ne peut pas fonctionner comme ça », dit l’avocat.