Marquée par la pandémie, 2020 a été caractérisée par une hausse des interventions liées à la détresse psychologique, remarque la Sûreté du Québec, alors que Montréal a connu une baisse du nombre de règlements de comptes avec arme à feu.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

La majorité des homicides survenus en 2020 sur le territoire de la Sûreté du Québec (SQ) sont des meurtres intrafamiliaux et des conflits interpersonnels, sans lien avec le crime organisé. Il est précipité de tisser un lien avec la pandémie, mais la SQ remarque une prédominance de la détresse psychologique dans ses interventions.

La tolérance des gens en situation de détresse est peut-être diminuée dans les conditions actuelles, estime le capitaine Marc Lépine, responsable du Service des enquêtes sur les crimes contre la personne de la SQ. « Il y a très certainement de plus en plus d’interventions liées à la détresse psychologique. »

Cette année, une statistique parle : 67 % des cas d’homicide pris en charge par la SQ sont liés à des querelles ou sont survenus en contexte familial. Parmi les 40 dossiers de 2020, 15 sont des meurtres intrafamiliaux et 12 sont liés à un conflit entre deux personnes qui se connaissaient. On comptabilise 11 assassinats liés au crime organisé.

Deux dossiers d’homicide n’avaient pas été comptabilisés au moment de l’entrevue avec La Presse. Il s’agit du meurtre de Nicole Lauzon, 64 ans, survenu à Sainte-Marthe-sur-le-Lac le 26 décembre, et de celui de Patrick Rhéaume, Lavallois de 49 ans assassiné à Terrebonne le jour de Noël.

Est-ce que la pandémie a un impact ? On ne peut pas faire de constat, mais on pense que oui, parce qu’on a senti une augmentation de la détresse des gens de façon générale.

Marc Lépine, responsable du Service des enquêtes sur les crimes contre la personne de la Sûreté du Québec

Difficile de déterminer si l’isolement lié aux consignes sanitaires a joué un rôle dans cette tendance. « Mais les gens présentement qui ont des problèmes de dépression, de santé mentale, qui se barricadent chez eux, il y en a pas mal. C’est en forte augmentation », note le capitaine.

Dans les années passées, on remarquait un peu plus de dossiers liés au crime organisé, ajoute-t-il.

Sur le territoire du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), on observe depuis quelques mois une résurgence des fusillades, sans nécessairement que l’évènement se solde par un meurtre. « Heureusement, on n’a pas cette tendance-là très palpable cette année sur le territoire de la SQ. C’est un phénomène plus urbain », explique Marc Lépine.

Détresse et meurtres intrafamiliaux

Au début de l’année, Jaël Cantin est tuée dans sa résidence de Mascouche, laissant ses six jeunes enfants dans le deuil. Février 2020 : meurtre de l’adolescente Océane Boyer, blessée gravement à la tête par un objet contondant. Au milieu de l’été, disparition des jeunes Romy et Norah Carpentier, retrouvées sans vie dans un boisé de Saint-Apollinaire avec pour principal suspect leur père Martin Carpentier, lui aussi retrouvé mort. Le drame de Wendake – à la suite duquel deux enfants ont été tués – a également ébranlé tout le Québec.

L’année qui s’achève aura été secouée par des cas d’homicide impliquant des enfants, soit en tant que victimes ou victimes collatérales. Des tragédies marquantes pour le public, mais aussi pour les enquêteurs sur le terrain.

Lorsqu’il y a des enfants impliqués, que ce soit les premiers répondants ou les enquêteurs qui prennent en charge les familles, c’est toujours difficile, tout le monde est touché par ces évènements-là.

Marc Lépine, responsable du Service des enquêtes sur les crimes contre la personne de la Sûreté du Québec

Le lien avec les familles endeuillées se poursuit bien après le drame. « Dans le dossier Carpentier, on a appuyé les familles autant du côté des victimes que du suspect. On travaille pour les familles, c’est toujours au centre de nos enquêtes », soutient M. Lépine.

Cette année, les chiens de soutien ont été d’un grand secours pour les jeunes enfants qui vivent des tragédies.

« On l’a remarqué cette année, c’est qu’on a de plus en plus recours à cet outil, vu la nature des homicides. Dans les dossiers où les enquêteurs devaient s’adresser aux enfants, le chien de soutien est venu aider à faire les entretiens. On l’a de plus en plus. Il est présent immédiatement après la tragédie, mais demeure aux côtés de l’enfant dans son récit à la cour », explique le capitaine.

Il s’agit d’enquêtes qui demeurent délicates. « La majorité des enquêteurs chez nous ont des jeunes enfants et des ados. C’est toujours marquant pour eux. »

Le nombre de meurtres est en légère diminution sur le territoire de la SQ comparativement à 2019. On demeure toutefois au-dessus de la quarantaine d’homicides depuis 2016.

Nombre d’homicides sur le territoire de la Sûreté du Québec

2020 : 42
2019 : 45
2018 : 42
2017 : 59
2016 : 40
2015 : 36
2014 : 37
2013 : 27
2012 : 50
2011 : 43
2010 : 33

Armes

Arme à feu : 14
Arme blanche : 13
Force physique : 5
Objet contondant : 5
Feu : 1
Autres : 2

Mobiles

Homicide intrafamilial : 15
Règlement de comptes crime organisé/commerce de drogues illicites/consommation stupéfiants/mode criminel : 11
Querelle/dispute : 12
Lié à un crime sexuel : 1
Autres : 1

Montréal : les règlements de comptes par arme à feu ont chuté

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Selon une compilation effectuée par La Presse, 55 tentatives de meurtre avec arme à feu et 38 évènements de coups de feu étaient survenus dans la métropole au 18 décembre dernier, alors que seulement six meurtres (sur les 25 de cette année) ont été commis avec une arme à feu.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Alors que le nombre de règlements de comptes avec arme à feu a représenté une proportion appréciable des homicides commis à Montréal au cours des dernières années, on n’en dénombrait que deux cette année, au 18 décembre dernier.

Cette baisse significative est d’autant plus étonnante que le nombre de tentatives de meurtre avec arme à feu et d’évènements de coups de feu a sensiblement augmenté cette année à Montréal.

Selon une compilation effectuée par La Presse, 55 tentatives de meurtre avec arme à feu et 38 évènements de coups de feu étaient survenus dans la métropole au 18 décembre, alors que seulement six meurtres (sur les 25 de cette année) ont été commis avec une arme à feu.

Et sur ces six meurtres, la police considère que les deux commis dans un contexte de règlement de comptes – dont l’un est assurément lié au crime organisé – sont l’assassinat d’un homme de 23 ans à Pierrefonds le 12 juin et celui de Frantz Louis, survenu le 19 novembre en pleine rue, dans le quartier Villeray.

En 2018, 15 personnes ont été tuées avec l’aide d’une arme à feu à Montréal, 10 en 2019 et six en 2020, au 17 décembre. On a aussi eu une baisse significative des règlements de comptes cette année alors qu’on en avait seulement deux au 18 décembre, comparativement à sept en 2018 et à six l’an dernier.

Paul Verreault, commandant des Crimes majeurs du Service de police de la Ville de Montréal

« Comment expliquer cela ? », lui a demandé La Presse.

« Déjà, l’an passé, on s’était questionné. Souvent, les fenêtres d’opportunité pour un tueur sont proches du domicile du sujet ciblé. Et beaucoup de ces sujets ne demeurent pas nécessairement sur le territoire de Montréal. À l’extérieur de l’île, il y a peut-être plus de fenêtres d’opportunité pour exécuter un contrat ou régler des comptes. Beaucoup de contrats se remplissent selon les habitudes des personnes ciblées. Rappelez-vous Andrew Scoppa, tué [en octobre 2019] alors qu’il s’était rendu au gym, comme il le faisait régulièrement. »

« L’autre facteur est la pandémie. Beaucoup de commerces ont été fermés. En raison du confinement, il y a eu peu d’activité de la part de la population flottante à Montréal, donc les occasions d’affrontements ou les fenêtres d’opportunité pour des règlements de comptes ont peut-être été moindres. Mais ce qu’on voit beaucoup actuellement, ce sont des confrontations entre gangs », explique le commandant Verreault.

Il ne considère pas dans la diminution du nombre des règlements de comptes l’accalmie ressentie au sein de la mafia depuis la mort d’Andrew Scoppa.

Il se demande ce qui se passera à la suite de la libération récente, sous conditions, du chef de gang Gregory Woolley et la fin éventuelle du confinement.

Six enfants tués en deux ans

L’année 2020 a encore été marquée à Montréal par les meurtres de deux enfants ; cela fait trois garçons et trois filles de 2 à 11 ans assassinés dans la métropole en deux ans.

C’est préoccupant. Nous encourageons les gens, surtout dans le contexte du confinement, à demander de l’aide. Il existe plusieurs organismes et ressources disponibles.

Paul Verreault, commandant des Crimes majeurs du Service de police de la Ville de Montréal

Sept drames conjugaux et familiaux ont eu lieu cette année ; c’est dans la moyenne des années passées. Le commandant exclut qu’ils aient quelque chose à voir avec une détresse psychologique occasionnée par le confinement et la pandémie.

Autre fait à noter, dans 4 dossiers sur 25 cette année, des tentatives de meurtre, agressions ou morts suspectes sont devenues des meurtres ; les enquêteurs des Crimes majeurs ont dû retourner en arrière, les victimes étant mortes des jours, parfois des semaines, après le crime.

« Ça rend l’enquête un peu plus complexe. Il faut démontrer le lien de cause à effet entre l’agression initiale et le décès, et déterminer que la victime n’est pas décédée d’autres complications ou d’autres facteurs médicaux. Dans ces quatre cas, nous avons pu établir le lien », dit le commandant.

On note également que 3 des 25 meurtres commis avant le 18 décembre sont survenus dans un contexte d’itinérance.

Chasse à l’homme

Comme autres faits saillants, M. Verreault souligne la chasse à l’homme visant à arrêter au plus vite Claude Charbonneau, accusé d’avoir tué deux hommes. Le fugitif a finalement été arrêté par les policiers de Trois-Rivières.

Le commandant rappelle aussi les deux sœurs Diane et Sylvie Leblanc, prétendument tuées par leur frère Denis, le propriétaire d’un dépanneur sauvagement poignardé dans son commerce du quartier Ahuntsic et l’aboutissement d’une enquête d’envergure, avec écoute électronique, qui a mené à l’arrestation de trois individus accusés d’avoir tué par balle un homme sous les yeux des membres de sa famille dans LaSalle en 2019.

Selon M. Verreault, même si une victime de meurtre est toujours une victime de trop, Montréal se compare avantageusement avec les autres grandes villes canadiennes, alors que, par exemple, à Winnipeg, pour une population de 820 000 habitants, 41 meurtres ont été commis jusqu’à maintenant cette année, deux fois plus qu’il y a deux ans.

Montréal, malgré le fait qu’elle soit la deuxième plus grande ville canadienne, a un taux plus bas que la moyenne nationale lorsqu’on se compare.

Paul Verreault, commandant des Crimes majeurs du Service de police de la Ville de Montréal

Les enquêteurs des Crimes majeurs du SPVM enquêtent également sur les vols qualifiés dans les institutions financières. Alors qu’on en avait dénombré 53 en 2018 et 36 l’an dernier, on en était à 17 (dont 14 résolus) au 18 décembre, une baisse causée par la pandémie et la fermeture des institutions financières, croit le commandant Verreault.

Il souligne par ailleurs tout le travail réalisé cette année par ses enquêteurs, qui ont également passé beaucoup d’heures et de jours au palais de justice de Montréal.

« Nous avons eu beaucoup de procès cette année, et beaucoup d’accusés ont été reconnus coupables. Donc le travail se fait bien, et cela permet aux familles de mieux traverser l’épreuve d’avoir perdu un être cher. On accompagne les familles dans tout ce processus-là, jusqu’à la fin des procédures », conclut-il.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

Les meurtres à Montréal en 2020

Mobiles

Conflit : 12
Drame familial : 5
Inconnu : 3
Drame conjugal : 2
Règlement de comptes : 2
Vol : 1

Moyens utilisés

Arme tranchante : 9
Force physique : 7
Arme à feu : 6
Objet contondant : 3

Victimes

Hommes : 18
Femmes : 5
Enfants : 2

Au 18 décembre, 22 meurtres résolus sur 25, pour un taux de résolution de 88 %, comparativement à 72 % pour 2019, pour le moment du moins.

Nombre de meurtres commis à Montréal

2020 : 25 (au 18 décembre dernier)
2019 : 24
2018 : 32
2017 : 24
2016 : 23
2015 : 30
2014 : 28
2013 : 28
2012 : 35
2011 : 35
2010 : 37

La moyenne des 10 dernières années est de 29 meurtres par année.

Comparaison entre Montréal et d’autres villes canadiennes en 2020 (au 14 décembre dernier) :

Toronto : 67
Winnipeg : 41
Montréal : 25
Vancouver : 18
Ottawa : 8