(Québec) La coroner chargée de l’enquête publique sur le meurtre de la petite Rosalie a remis en question mercredi plusieurs décisions de la Maison Marie-Rollet dans les jours précédant le meurtre de la fillette aux mains de sa mère.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Pourquoi la maison d’hébergement n’a-t-elle pas averti d’urgence la DPJ après l’épisode de crise qui a mené à l’expulsion d’Audrey Gagnon ? Pourquoi les intervenantes n’ont-elles rien fait après deux appels de Mme Gagnon qui les accusait de la laisser « à la rue » ?

« Plusieurs red flags se sont allumés durant son séjour », a lancé la coroner Géhane Kamel mercredi, au troisième jour de l’enquête publique sur la mort de la fillette de 2 ans, tuée par sa mère en avril 2018.

« Ça culmine avec une crise majeure le 12 avril. Est-ce que ce ne sont pas des motifs suffisants pour aviser l’urgence sociale ce soir-là ? », a demandé MKamel à l’ancienne directrice de la Maison Marie-Rollet, Marie-Anne Walsh.

L’ancienne directrice, qui a témoigné une bonne partie de la journée, a défendu cette décision.

« Selon nos observations, en aucun temps Rosalie n’était en danger avec sa mère, car la violence n’était pas dirigée contre elle », a expliqué Mme Walsh. Deux intervenantes de la maison d’hébergement avaient tenu des propos similaires mardi dans le cadre de l’enquête publique.

Mme Walsh a aussi souligné qu’elle craignait en appelant d’urgence la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) un « déploiement » de l’organisme dans la Maison Marie-Rollet, « dans un milieu avec d’autres mères et des enfants ».

« Ce genre d’intervention peut avoir un impact sur les autres mères et le lien de confiance », a-t-elle ajouté.

Pas de plainte à la police

Le 12 avril, six jours avant la découverte du corps de la fillette, Audrey Gagnon a connu une crise majeure. Elle aurait menacé une intervenante de la tuer et de la « brûler vive ».

La Maison Marie-Rollet a décidé qu’Audrey Gagnon ne pouvait plus rester et qu’elle devait quitter les lieux avec sa fille. La mère aurait été d’accord avec la direction, selon le témoignage de l’ancienne directrice. Elle a vécu en tout deux mois dans la maison d’hébergement.

Une intervenante a appelé la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) ce jour-là pour prévenir l’organisme qu’Audrey Gagnon allait quitter les lieux. La mère était suivie par la DPJ, car l’organisme ne voulait pas qu’elle habite chez la grand-mère de Rosalie, qui composait avec d’importants problèmes de santé mentale.

L’appel du 12 avril était destiné à l’intervenante de la DPJ au dossier. Celle-ci n’a pas répondu au téléphone. Selon le témoignage des intervenantes, ce n’est que le 13 avril que les employées de Marie-Rollet ont finalement pu parler à la DPJ.

La coroner Géhane Kamel se demande pourquoi la Maison Marie-Rollet n’a pas plutôt appelé les services d’urgence de la DPJ dès le 12 avril.

« Cette femme-là a quitté [la Maison] avec un enfant de moins de 2 ans, dans une situation majeure, une situation de crise », a commenté MKamel en s’adressant à l’ancienne directrice.

« Cet appel-là aurait peut-être […] pu contribuer à ce qu’on puisse la prendre en charge », a poursuivi la coroner.

Plus de deux ans plus tard, l’ancienne directrice a dit ne pas regretter cette décision. Audrey Gagnon s’était calmée. Elle partait de son plein gré selon Mme Walsh et elle disait aller vivre chez un ami.

L’ancienne directrice a toutefois admis que l’intervenante menacée de mort le 12 avril aurait peut-être dû prévenir la police. « À la lumière de ce qui s’est passé, si c’était à refaire probablement que oui on porterait plainte à l’endroit de la personne », a concédé Mme Walsh.

À la rue ?

La coroner a aussi voulu en savoir plus sur les circonstances du départ d’Audrey Gagnon. L’ancienne directrice et les intervenantes ont soutenu que la mère était d’accord pour quitter la Maison après la crise du 12 avril.

Or, le lendemain, elle a appelé deux fois une intervenante de Marie-Rollet pour la supplier de la reprendre avec sa fille.

« Elle vous rappelle le lendemain à deux reprises, elle vous demande de la reprendre. Ce n’est pas un SOS ? Et elle vous dit que vous n’avez pas le droit de la mettre dans la rue », a lancé l’avocat d’Audrey Gagnon, MMarco Robert.

Une intervenante qui a témoigné mercredi après-midi a expliqué qu’elle n’avait pas cru bon d’en avertir la DPJ, qu’elle croyait Audrey Gagnon chez un ami. Elle a tout de même fourni une liste de maisons d’hébergement à Mme Gagnon. Mais les ressources à Québec étaient au maximum de leur capacité à cette période.

« Ça aurait pu allumer une lumière […] Cette dame-là est en crise et vous dit être à la rue avec un enfant », a souligné la coroner.

L’enquête publique du coroner tente de faire la lumière sur les évènements qui ont mené au meurtre de la petite Rosalie. Elle a pour mission de formuler des recommandations pour éviter que de tels drames se reproduisent.

En mars dernier, Audrey Gagnon a été condamnée à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 14 ans pour le meurtre de sa fille. Mme Gagnon doit témoigner jeudi ainsi qu’un employé de la DPJ.