L’intrusion du leader du groupe d’extrême droite Atalante avec six hommes masqués dans les locaux de VICE Québec en 2018 pour remettre un trophée rempli de mégots à un journaliste était « justifiée et légitime » compte tenu de la liberté d’expression, a conclu la juge en acquittant Raphaël Lévesque. Un jugement qui risque d’encourager l’intimidation des journalistes, craint la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

« Merci de partir la guerre », avait lancé Raphaël Lévesque au journaliste Simon Coutu, en lui remettant un trophée « humoristique » de façon impromptue. Une intervention « légitime », puisque son but était de « livrer un message et [de] communiquer des renseignements » au journaliste, a tranché la juge Joëlle Roy. « L’accusé n’a[vait] pas l’intention d’intimider qui que ce soit », selon elle.

Le militant de 36 ans a utilisé un « artifice » – des fleurs – pour se faire ouvrir la porte par la réceptionniste. Ses acolytes masqués ont ensuite pénétré dans les locaux sans avertissement en lançant des papiers au sol et en faisant jouer de la musique. Raphaël Lévesque a alors remis le prix « Poubelle 2018 » au journaliste Simon Coutu. Un coup d’éclat « intimidant », ont témoigné au procès plusieurs journalistes de l’ancien média.

« Le tout se déroule pacifiquement, sans cri, sans heurts, sans insultes et sans vulgarité. L’accusé vient ainsi exprimer son opinion sur un sujet donné qui le concerne et ne déborde pas du thème », a affirmé la juge Roy dans sa décision rendue mercredi au palais de justice de Montréal. Bref, Raphaël Lévesque n’avait « aucune intention criminelle » en se rendant dans les locaux de VICE - qui a depuis fermé ses portes.

Raphaël Lévesque a ainsi été acquitté d’introduction par effraction, de méfaits, de harcèlement et d’intimidation à l’endroit de Simon Coutu pour le forcer à s’abstenir de « couvrir les activités du groupe Atalante Québec ». Il était le seul accusé parmi les sept membres d’Atalante qui ont participé à cet évènement au printemps 2018. Ces derniers n’ont jamais été identifiés en raison de leur masque.

« Ce jugement ne se veut pas une licence afin de reproduire de tels agissements. La ligne s’avère parfois mince entre un acte criminel et une incivilité », a toutefois averti la juge Joëlle Roy.

Ce jugement « inquiète » la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). « On craint que quiconque a envie d’intimider des journalistes se sente autorisé de le faire », affirme le vice-président Jean-Thomas Léveillé (également journaliste à La Presse).

« La liberté de presse, c’est que les journalistes puissent pouvoir travailler, donc informer le public, sans avoir peur d’être intimidés, sans avoir des craintes pour leur intégrité. Ce jour-là, les gens de VICE se sont sentis intimidés. Pour nous, la liberté de la presse a été violée ce jour-là », ajoute M. Léveillé.

Pour la FPJQ, la façon « légitime » de critiquer les journalistes et les médias passe par d’autres moyens, comme par une lettre ouverte, le Conseil de presse ou l’ombudsman, le cas échéant. « Le fait d’entrer comme ça dans un bureau sans y être invité et se comporter de cette façon, ce n’est pas pour nous une critique appropriée du travail journalistique », souligne le vice-président de la FPJQ.

Lévesque voulait le « faire taire »

Au procès, le journaliste Simon Coutu – maintenant à Radio-Canada – a martelé avoir été intimidé par Raphaël Lévesque. Son intrusion avec des « fiers-à-bras » masqués avait pour but de le « faire taire », selon lui. Le journaliste venait de publier plusieurs articles sur le groupe d’extrême-droite Atalante qui ne faisaient pas l’affaire des membres du groupe.

Les gens étaient "shakés". Ça a fait l’effet d’une tornade qui rentrait dans les bureaux. […] Je me sentais encerclé. Sa présence et celle de gens masqués étaient menaçantes.

Simon Coutu, lors de son témoignage

Or, la juge Roy semble écorcher davantage le journaliste Coutu que l’accusé dans sa décision, en soulignant les démarches insistantes du journaliste pour obtenir une entrevue avec M. Lévesque. Elle reproche d’ailleurs à Simon Coutu d’avoir menti à l’enquête préliminaire concernant ses démarches pour contacter Raphaël Lévesque, alors qu’il savait que ce dernier n’avait pas le droit de lui parler. La crédibilité de Simon Coutu est donc « entachée », selon la juge.

Pour sa défense, Raphaël Lévesque a expliqué avoir simplement voulu faire une remise de trophée « humoristique » et « festive » ce jour-là. Le trophée avait la mention spéciale « Incitation à la violence », puisque Simon Coutu avait publié un reportage « dangereux pour [leur] sécurité ».

L’accusé avait utilisé la musique « rigolote » de l’émission The Price is Right pour créer cette ambiance festive. Ses comparses étaient masqués, non pas pour intimider les journalistes, mais pour éviter d’être victimes des « représailles violentes ou de doxing » de la part de l’extrême gauche.

Des échanges houleux

Le procès qui s’est déroulé en décembre dernier a été marqué par une prise de bec particulièrement houleuse entre la juge Roy et le procureur de la Couronne Me Jimmy Simard. La juge avait reproché au procureur son ton « inapproprié », « agressif » et « agressant » envers le Tribunal, ainsi que son « attitude à proscrire ». Des commentaires tout à fait exceptionnels venant d’un juge.

« Il s’agit d’une plaidoirie personnelle sans fondement factuel. [Me Simard] tente d’introduire des éléments corrosifs et non pertinents. [...] Il y a des risques de faire déraper le procès. Le procureur doit respecter son code de déontologie. Le Tribunal ne tolérera aucun autre écart de conduite ni débordement », a tranché la juge.

La juge Roy avait d’ailleurs explosé, lorsque Me Simard avait évoqué que le logo du groupe Atalante Québec ressemblait au signe des SS du régime nazi. Notons que Raphaël Lévesque chante les paroles suivantes au sein de son groupe de musique : « Déroulons les barbelés, préparons le Zyklon B ! ».

« Là, vous dépassez complètement les limites [Me Simard]. On va rester au 23 mai 2018. Je n’entrerai pas dans les signes des SS ! J’ai aucune preuve à cet effet-là. Je comprends que vous pouvez le penser Me Simard. Il y a des choses qui ne se disent pas en salle de cour ! », avait tonné la juge Roy.

La procureure de la Couronne, Me Camille Rochon-Lamy, a indiqué à la sortie de l’audience qu’elle allait étudier la possibilité de porter appel de la décision.