Un enquêteur de police a livré un témoignage émotif en faveur de l’homme d’affaires Tony Accurso lundi, en dénonçant ce qu’il considère comme un manque de « fair-play » de la part des autorités envers celui qui était « comme un trophée » pour l’Unité permanente anticorruption (UPAC).

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« Vous aviez 100 % raison, et ça m’écœurait », a déclaré le sergent-enquêteur Roberto Capone à l’avocat de Tony Accurso, lors de son témoignage au palais de justice de Laval.

L’enquêteur avait été appelé comme témoin dans le cadre de la procédure d’appel de M. Accurso, qui conteste sa condamnation dans le dossier de la corruption à la Ville de Laval. Roberto Capone dit avoir constaté que les arguments utilisés pour porter le verdict en appel tapaient dans le mille.

Policier de 26 d’expérience, M. Capone a été prêté par la Sûreté du Québec à l’UPAC pendant plusieurs années. Il a participé à plusieurs enquêtes, notamment sur la corruption à Laval.

« J’ai travaillé toute ma vie dans des dossiers qui impliquaient M. Accurso », a-t-il lancé lors de son témoignage. L’homme d’affaires montré du doigt dans plusieurs dossiers controversés était une cible prioritaire pour l’UPAC, a-t-il souligné.

C’était important d’avoir Accurso, c’était un trophée à l’UPAC.

Roberto Capone

Amélioration pour le deuxième procès

Tony Accurso a eu un premier procès en 2017 en lien avec la corruption à Laval. Le procès a avorté parce qu’une jurée avait reçu des informations non validées de son oncle sur des « valises de cash » pendant le procès et qu’elle avait parlé de cette conversation à deux autres jurés, ce qui avait poussé le juge à conclure que le jury était irrémédiablement contaminé.

Un deuxième procès tenu devant un nouveau jury en 2018 a mené à la condamnation de M. Accurso.

Entre les deux procès, l’UPAC a mené une enquête sur les jurés du premier procès, afin de déterminer si quelqu’un avait volontairement fait capoter le processus. Les policiers ont pris des notes lors de rencontres sur le verdict qui aurait été rendu par certains jurés si le procès s’était rendu à terme et sur ce qu’ils avaient pensé de la performance des avocats et de certains témoins.

Aujourd’hui, Tony Accurso fait appel de sa condamnation sous prétexte que cette enquête sur les jurés a donné un avantage injuste à l’UPAC et aux procureurs de la Couronne, qui ont pu s’améliorer à la suite des consultations avec les jurés du premier procès.

Ça leur donne un avantage. […] Il n’y a pas une partie qui est censée savoir quel est l’effet que ses témoins ont eu.

Me Marc Labelle, avocat de Tony Accurso

Mal à l’aise

Quand il a pris connaissance de ces arguments, Roberto Capone dit s’être senti mal, parce qu’il estimait que l’avocat de M. Accurso avait raison.

« J’ai vu les arguments, et je ne suis pas capable d’en défaire un », a-t-il dit pendant son témoignage.

Les notes prises pendant l’enquête sur le jury ont permis d’améliorer la préparation pour le deuxième procès, selon lui.

« Ce serait illogique, inconcevable de penser que ça n’a pas aidé lors du deuxième procès. On s’est ajustés. Eh oui, c’est notre rôle de s’ajuster, mais cette information-là a permis de mieux s’ajuster. »

Il avait d’ailleurs dit à ses patrons dès le départ que cette enquête sur le jury plaçait l’UPAC en conflit d’intérêts. « Je n’étais pas à l’aise », a-t-il raconté.

M. Capone a reconnu avoir eu plusieurs désaccords avec ses patrons au fil du temps et avoir contesté leurs décisions dans d’autres dossiers. « J’ai une ostie de big mouth, j’ai le sang chaud », a-t-il dit.

Il est allé voir directement l’avocat de Tony Accurso pour lui faire part de ce malaise, plutôt que de passer par un processus interne au sein de la police.

Je ne faisais pas confiance à mon organisation. Il y a eu bien des affaires. J’ai perdu confiance dans l’équipe de gestionnaires à l’UPAC.

Roberto Capone

Ses gestionnaires aussi ont perdu confiance en lui et l’ont retourné à la Sûreté du Québec à la suite de ses démarches en faveur d’un accusé.

Contre-interrogatoire émotif

En contre-interrogatoire, le procureur de la Couronne, Me Guy Marengère, a fait avouer à M. Capone qu’il ne savait pas exactement quelles questions avaient été posées aux jurés lors de l’enquête sur l’avortement de procès. « J’ai les réponses, pas les questions », a-t-il dit.

Me Marengère a fait énumérer à M. Capone les informations soi-disant privilégiées qui auraient été obtenues auprès des jurées. Selon le policier, il s’agissait principalement du fait que ceux-ci avaient trouvé les procureurs de la Couronne peu convaincants et certains de leurs témoins chambranlants, alors que l’avocat de la défense les avait impressionnés, tout comme le témoignage de Tony Accurso.

M. Capone a aussi reconnu que lorsqu’il avait commencé à parler des jurés pendant la préparation du deuxième procès, un procureur de la Couronne lui avait dit qu’il ne fallait pas discuter de cela.

Le sergent-enquêteur s’est emporté à quelques reprises pendant le contre-interrogatoire, sous le coup de l’émotion.

« Si vous pensez que ça me fait plaisir de faire ça ! J’ai la Sûreté du Québec tatouée sur le cœur ! », a-t-il lancé.

Il a dit se sentir obligé de dénoncer la situation. « Chaque fois qu’il y a eu des irrégularités, du “no fair-play”, je l’ai toujours dit », a-t-il expliqué.

Sa démarche n’est pas vue d’un bon œil par tout le monde au sein de la police. Une enquête disciplinaire a été ouverte sur sa conduite. Selon nos informations, la police de Laval a aussi reçu une plainte cette semaine du sergent-enquêteur Capone, qui dit avoir été pris à partie au palais de justice par un ancien collègue et s’être senti intimidé.