Un homme brisé, vivant de l’aide sociale, dont le nom est souillé à jamais. Jonathan Bettez, longtemps suspecté par la Sûreté du Québec (SQ) d’avoir tué Cédrika Provencher, va poursuivre les autorités pour plus de 10 millions, a appris La Presse.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Sa famille et lui disent avoir été ruinés par une enquête de police d’une « cruauté inouïe » qui cherchait à coincer M. Bettez à tout prix.

« La Sûreté du Québec voulait nuire à Jonathan Bettez, convaincue, malgré l’absence de motifs raisonnables, qu’il était responsable de la disparition de Cédrika Provencher », allègue la poursuite dans un document dont La Presse a obtenu une copie. Selon nos informations, elle sera déposée aujourd’hui au palais de justice de Montréal.

Intentée par Jonathan Bettez, ses parents et l’entreprise familiale, Emballages Bettez, la poursuite vise aussi certains policiers directement – dont l’ex-directeur Martin Prud’homme – ainsi que l’État québécois.

Près de la moitié de la somme réclamée vise à dédommager André Bettez et Huguette Drouin, les parents de Jonathan Bettez. Ils allèguent avoir été forcés de vendre l’entreprise familiale parce qu’il devenait impossible de l’exploiter alors que leur fils était devenu l’ennemi public no 1 au Québec.

Jonathan Bettez réclame lui aussi des millions de dollars en son nom personnel.

[Jonathan Bettez] est maintenant isolé socialement et professionnellement et vivant de l’aide sociale, en plus d’avoir fait l’objet de menaces de mort. L’étiquette de pédophile et de tueur d’enfant lui a été accolée. Il ne pourra, au Québec, retrouver de vie normale.

Extrait de la poursuite

« N’eût été des fautes de la SQ, Jonathan Bettez aurait aujourd’hui une vie normale », continue le document. « Le nom “Bettez” sera associé à tout jamais à cette triste et tragique affaire. La vie de la famille Bettez ne sera plus jamais la même. »

Le corps de police n’a pas voulu émettre de commentaires.

Vaste supercherie

Jonathan Bettez est dans la ligne de mire de la police depuis le début de l’enquête sur la disparition de Cédrika Provencher, survenue en 2007 à Trois-Rivières. Une voiture rouge ressemblant à celle qu’il conduisait à l’époque aurait été aperçue par un témoin. Il a fourni aux enquêteurs un alibi invérifiable : il écoutait un film seul à la maison au moment où la fillette s’est évaporée.

Dans les années suivantes, la Sûreté du Québec a mené une enquête de très grande ampleur pour tenter de coincer celui qu’elle croyait responsable. Le corps de police est allé jusqu’à inventer un faux concours qui a permis à Jonathan Bettez de « remporter » un luxueux voyage de golf à Mont-Tremblant. Ce que l’homme ne savait pas, c’est qu’il s’agissait d’une vaste supercherie visant à introduire dans sa vie un autre « gagnant » : un infiltrateur policier chargé de lui faire cracher le morceau, sous le couvert d’une amitié.

Malgré cette tentative et plusieurs autres (un « outil secret » des policiers fédéraux a été utilisé et des caméras ont été installées chez ses proches, par exemple), la police n’a jamais pu recueillir la preuve nécessaire au dépôt d’accusations dans le dossier Cédrika Provencher.

Devant ce constat d’échec, en 2015, une idée émerge à la SQ. « Je me suis dit que c’était une bonne idée d’essayer de voir, dans le cadre d’une enquête, si M. Bettez… si on pouvait l’enquêter aussi en pornographie juvénile », a ensuite relaté une policière devant la justice.

Ce qui fut fait. D’abord en demandant des informations sans mandat à Facebook, puis en obtenant diverses autorisations judiciaires pour fouiller les appareils électroniques de Jonathan Bettez.

En 2016, M. Bettez est accusé de possession de pornographie juvénile. Aucun de ses appareils ne contenait directement ce type de fichiers, mais la Couronne croyait pouvoir convaincre la justice que les appareils avaient laissé des traces informatiques incriminantes.

« Partie de pêche »

L’automne dernier, le juge Jacques Lacoursière a administré une gifle brutale à la police en qualifiant son enquête sur les allégations de possession de pornographie juvénile de « partie de pêche » et en écartant toute la preuve que l’accusation comptait utiliser. Résultat : Jonathan Bettez a été innocenté.

« Admettre les éléments de preuve en l’espèce équivaudrait à lancer le message voulant que la fin justifie toujours les moyens, quels qu’ils soient », avait conclu le magistrat. Il reprochait notamment à la police d’avoir lancé ses recherches sur la base « de vagues hypothèses, voire une simple intuition », plutôt que sur des soupçons sérieux.

C’est essentiellement sur ce jugement cinglant que s’appuient Jonathan Bettez et sa famille pour poursuivre la police.

Plutôt que d’effectuer leur travail adéquatement dans une optique de recherche de la vérité, la SQ et ses représentants ont adopté une vision télescopique (ou “tunnel vision”), procédé à une enquête bâclée entreprise sans fondement et manifesté à chaque étape de celle-ci un mépris flagrant à l’égard des droits fondamentaux de Jonathan Bettez.

Extrait de la poursuite

Selon Jonathan Bettez et sa famille, l’enquête sur la possession de pornographie juvénile n’était destinée qu’à alimenter en information l’enquête principale sur le meurtre de Cédrika Provencher.

En plus d’exiger plus de 9 millions en dommages pour les torts qu’ils auraient subis, Jonathan Bettez et sa famille exigent 1 million en dommages punitifs.

Nœud coulant

La poursuite des Bettez dévoile peu de faits nouveaux sur cette saga qui a retenu l’attention de toute la province.

André Bettez et Huguette Drouin allèguent avoir été victimes d’une « tentative d’intimidation à peine voilée » par l’entremise d’un courriel d’un enquêteur qui voulait les convaincre de pousser leur fils à passer un polygraphe, en décembre 2016. « Je ne vois pas d’autres moyens aussi efficaces pour que vous retrouviez votre quiétude, votre vie normale », leur a écrit le capitaine Jean Lafrenière. Il s’agit d’un « remède qui peut atténuer les souffrances de tous dans cette affaire », ajoutait-il.

Jonathan Bettez lui-même dit avoir été victime d’avanies à plusieurs reprises par la police. Lorsqu’il a été arrêté pour être accusé de possession de pornographie juvénile, on lui aurait refusé l’accès à ses médicaments pour une insuffisance rénale, allègue-t-il.

Quelques heures plus tard, devant le palais de justice de Trois-Rivières, « un des policiers lui enfonce son doigt dans le sternum en le traitant de lâche et de sans-cœur », assure la poursuite. « Aujourd’hui, c’est la fête de Cédrika et elle n’est pas là pour fêter son anniversaire. C’est ta conscience qui s’occupera de toi », aurait-on ajouté, toujours selon la poursuite.

Celle-ci rapporte aussi que la résidence des parents de Jonathan Bettez a été visée par du vandalisme à de multiples reprises. On y a même laissé un nœud coulant pour intimider la famille.

Affaire Cédrika Provencher : le fil des événements

31 juillet 2007

Cédrika Provencher, 9 ans, disparaît. Elle est vue pour la dernière fois au coin d’une rue, tout près de chez elle, à Trois-Rivières. Elle ne laisse derrière elle que son vélo.

Automne 2007

Jonathan Bettez apparaît sur l’écran radar des policiers. Il est à l’époque le propriétaire de l’une des 258 Acura TSX 2004 de couleur rouge au Québec. La Sûreté du Québec (SQ) s’intéresse aux propriétaires de ce type de véhicule, dont une description a été donnée par un témoin. Bettez n’a pas d’alibi.

Septembre 2007

Moins de deux mois après la disparition, la police commence à mener des opérations de filature visant Bettez. Diverses opérations de surveillance physique seront effectuées au cours des 10 années qui suivront.

2 juin 2009

La SQ lance une vaste opération d’infiltration dans la vie de Jonathan Bettez. On l’attire dans un scénario monté de toutes pièces grâce à un faux concours qui lui fait gagner un voyage de golf à Mont-Tremblant. Les autres gagnants sont des policiers. L’opération d’infiltration durera 13 mois et comptera 25 scénarios.

Décembre 2015

Des ossements appartenant à Cédrika Provencher sont retrouvés dans un secteur boisé de Trois-Rivières. Les policiers préparent une remise publique et médiatisée des ossements à la famille. Il s’agit d’une stratégie de provocation dans le but de faire parler le suspect, toujours surveillé.

2016

La police obtient le droit d’installer des caméras dans les maisons de proches et de membres de la famille du suspect, en plus d’écouter leurs conversations. Le but : capter des propos incriminants.

Août 2016

Jonathan Bettez est arrêté et accusé de possession de pornographie juvénile pour des faits survenus de 2009 à 2013. Les chefs d’accusation n’ont rien à voir avec l’affaire Cédrika Provencher. Lors de son arrestation, il refuse de se soumettre au test du polygraphe, test qu’il a déjà refusé de passer à quatre reprises depuis la disparition de l’enfant.

Juillet 2018

La publication de centaines de pages de documents judiciaires lève le voile sur l’intensité de la campagne de surveillance de Jonathan Bettez par la SQ au fil des années.

Octobre 2018

Le juge Jacques Lacoursière écarte la preuve recueillie par la police et acquitte Jonathan Bettez des accusations de pornographie juvénile qui pesaient sur lui.