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Établissement Leclerc: la violence derrière les barreaux

Une vue d'ensemble sur le Complexe Laval de... (Photo Alain Roberge, archives La Presse)

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Une vue d'ensemble sur le Complexe Laval de Service correctionnel Canada.

Photo Alain Roberge, archives La Presse

Des ex-détenues de l'établissement d'incarcération Leclerc, à Laval, rapportent les conditions « misérables » dans lesquelles vivent les femmes y sont enfermées. Des problèmes d'insalubrité aux mauvais traitements systémiques dont elles se disent victimes, ces femmes témoignent d'une grande détresse entre ces murs. Mercredi, la Coalition d'action et de surveillance sur l'incarcération des femmes au Québec annonçait qu'elle s'en remet maintenant à l'ONU pour « les sortir de là ».

« Ferme ta gueule. » « Grosse bitch. » « Sale conne. » « Osti de junkie. »

Ces mots, Fanny raconte les avoir entendus de la bouche de certains agents correctionnels de l'établissement Leclerc, lorsqu'elle y était incarcérée. Elle a vu des codétenues se faire injurier et intimider par des « screws ». « Se faire traiter comme des vidanges », dit-elle.

Une autre ex-détenue de Leclerc, Louise Henry, confirme : « On est considérées comme de la merde, avance-t-elle, de la colère dans la voix. On est des êtres humains, des individus à part entière. On peux-tu nous traiter comme du monde ? »

Fanny, 37 ans, a récemment passé 10 mois à Leclerc, avant d'être libérée au sixième de sa peine pour bonne conduite. Arrivée en ayant une idée « naïve » de ce qui l'attendait, elle a rapidement été confrontée à une dure réalité. À Leclerc, raconte-t-elle, il y a les abus de langage, mais il y a aussi une foule d'autres problèmes. Dont l'insalubrité.

« Je n'ai jamais vécu dans un endroit si sale », déclare-t-elle.

Les douches sont encrassées, les drains infestés de vers et de mouches, l'eau est parfois impropre à la consommation et les toilettes se bouchent régulièrement, énumèrent les deux femmes. C'est sans compter les punaises de lit, les souris qui se promènent à l'intérieur et à l'extérieur, et l'odeur, qui peut devenir insoutenable. « L'été, il fait trop chaud et l'hiver, les filles dorment dans leurs manteaux », ajoute Louise, qui elle a été détenue pendant six mois.

Auparavant occupée par des détenus masculins, Leclerc était alors une prison fédérale à sécurité maximale. Fermé en 2012 parce qu'elle tombait en ruine, l'établissement a été loué deux ans plus tard par Québec. En 2016, la fermeture de la Maison Tanguay a forcé le gouvernement à transférer ses détenues avec les hommes de Leclerc. Ces derniers ont finalement été déplacés pour ne plus qu'il y ait de cohabitation mixte.

Confinement et manque d'effectif

À la prison, certains agents « sont extrêmement impolis avec les filles ». « Les insultes volent à profusions. Je n'en croyais pas mes oreilles », lance Fanny, ajoutant avoir vu des « screws » intimider des détenues, « parfois jusqu'à la menace physique, par exemple charger violemment sur une personne en faisant mine qu'on va la frapper ou la pousser dans la cellule alors qu'elle ne représente aucun danger. »

Et les recours qui s'offrent aux détenues pour obtenir un meilleur traitement sont infimes, dénoncent-elles. « J'ai été témoin à au moins deux reprises de menaces de reclassement au niveau maximum à des filles, si elles refusaient de retirer leurs plaintes contre un screw, accuse Fanny. Et ça, demandé par un chef d'unité. »

Le confinement est « utilisé à gogo », estime-t-elle. Le temps auquel les détenues ont le droit à l'extérieur ne leur est pas toujours accordé. Elles passent parfois des heures confinées dans leurs cellules. Fanny relate une panne de courant l'été dernier, en pleine canicule, durant laquelle les détenues ont été enfermées pendant de longues heures. « C'était à en devenir complètement fou. »

Cette méthode de confinement exagérée pourrait notamment s'expliquer par le manque criant de gardiens. Les problèmes d'effectifs contreviennent parfois même aux droits de visite. « Le jour de Noël et à la fête des Mères, on n'a pas pu avoir de visite, le parloir était fermé », dit Louise.

Fouilles à nu et détresse psychologique

Les fouilles sont « abusives » et beaucoup trop fréquentes, selon les deux femmes. Souvent, ces inspections ne sont pas faites dans un endroit isolé, ce qui fait que « tout le monde te voit ». « Je n'ai jamais été aussi humiliée et rabaissée », révèle Louise.  

Elle a gardé contact avec certaines anciennes codétenues, qui se trouvent toujours à Leclerc. L'une d'elles lui a raconté récemment que lors d'une fouille à nu, elle se serait fait dire de « s'écartiller les lèvres ». « Je sais qu'on n'entre pas dans un Hilton [...], mais ça peut se faire dans le respect », déclare-t-elle.

Plus que l'atteinte à la dignité qu'elles dénoncent, les deux femmes parlent également d'un risque pour la sécurité physique et mentale des détenues de Leclerc, dû à un manque d'assistance. « Si tu as des soucis, tu ne dois surtout jamais en parler, au grand jamais », avance Fanny. Elle raconte qu'il y a de « beaux posters sur les murs qui disent qu'il faut parler en cas de besoin », mais que si une femme montre des signes de détresse qui dérangent, elle est « envoyée au trou ».

Fanny dit avoir vu des femmes qui pleuraient « trop » au téléphone se faire envoyer en isolement, dans l'aile KL, qu'elles appellent le « trou ».

Le ministère de la Sécurité publique (MSP) réfute la plupart des problèmes dénoncés « La direction de l'Établissement de détention Leclerc de Laval a été informée de la présence possible de souris le 1er décembre 2018 :», a indiqué le MSP, dans un courriel à La Presse, ajoutant que l'intervention d'exterminateurs avait été sollicitée. 

« La Direction n'a toutefois pas reçu de plainte ni constaté de problèmes de reflux d'égout, de vers dans les douches ou de poussière dans la ventilation. » Le Ministère indique également que « près de 20 millions » ont été investis sur le bâtiment au moment de la prise de possession, afin de le rendre « conforme au besoin du ministère ». 

« Les efforts se poursuivent pour continuer d'améliorer la situation [...] En parallèle, le MSP poursuit aussi ses travaux dans l'optique d'apporter des solutions à long terme pour la clientèle carcérale féminine. »

En ce qui concerne les fouilles à nu, elles sont effectuées « selon les normes en terme de fréquence et de procédure », soutient le Ministère, soit à l'abri des regards et sans qu'il n'y ait de contact entre le personnel et les détenues.

Confirmant un manque d'effectifs, le MSP affirme que huit nouveaux agents des services correctionnels doivent terminer leur formation à la fin du mois de décembre.

L'ONU alertée

Les conditions d'incarcération à l'établissement Leclerc sont décriées depuis plusieurs années. La Coalition d'action et de surveillance sur l'incarcération des femmes au Québec (CASIFQ) croit qu'il y a maintenant « urgence » d'agir.

« Devant la dégradation des conditions de détention des femmes à la prison Leclerc et devant l'inaction des autorités, la CASIFQ a saisi l'ONU de l'enjeu en transmettant ses observations au Comité contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants », a déclaré mercredi l'organisation.

La Coalition a également rencontré la Protectrice du citoyen et demandé l'ouverture d'une enquête d'urgence sur les conditions de détention au Leclerc.

« Devant l'ampleur des problèmes et la gravité de la violation des droits des femmes détenues au Leclerc, une intervention immédiate de la part de Québec s'impose », a affirmé la porte-parole de la CASIFQ, qui réunie le Centre des femmes de Laval, la Fédération des femmes du Québec, la Ligue des droits et libertés, ainsi que l'organisme Stella.

« Il faut les sortir de là, il faut que ça arrête d'être vécu, alerte Louise Henry, qui se bat maintenant pour celles qui vivent ce qu'elle a traversé. On ne mérite pas ça. »




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