Alléché par la perspective de réaliser un profit «phénoménal» s'il fournissait des liquidités sans poser de questions, le juge en chef adjoint du Tribunal administratif du Québec (TAQ) a accepté de participer à des transactions louches en argent comptant avec des fraudeurs qui ont fini par le soulager d'un demi-million de dollars.

Vincent Larouche LA PRESSE

C'est ce qui ressort d'un jugement lapidaire de la Cour supérieure sur les déboires du juge Guy Gagnon, qui dirige la section des affaires immobilières du TAQ et qui est maintenant sévèrement critiqué pour son manque de discernement.

La Cour précise que le magistrat «s'est laissé envoûter par l'appât du gain rapide et absolument hors du commun», qu'il a été «intentionnellement aveugle», «négligent» et «imprudent», alors qu'il «aurait dû se douter qu'il s'agissait d'une situation louche».

Informé du dossier par La Presse, l'ancien expert de la Gendarmerie royale du Canada Michel Picard, dirigeant du programme de lutte contre la criminalité financière à l'Université de Sherbrooke, est allé encore plus loin.

«C'est un aveuglement volontaire majeur de la part d'un homme de loi. Ça suggère qu'il est soit naïf sans bon sens, soit partie prenante à une intention délinquante», a-t-il lancé.

Gros coup

L'affaire remonte à 2002. Avocat depuis 1975 et juge administratif depuis 1998, Guy Gagnon cherche alors à réaliser un gros coup d'argent.

Un ami lui présente un certain Yvon Charbonneau, rencontré au Mexique dans un séminaire sur les abris fiscaux. Il sait que ce dernier n'est pas courtier en valeurs mobilières. Charbonneau se dit consultant en gestion.

Au fil des mois, Guy Gagnon se fera promettre de folles aubaines par Charbonneau: 100% de rendement sur l'investissement après six mois, 100% de rendement après un an, 4% de rendement par mois pendant 24 mois.

Leur ami commun dit au magistrat de ne pas poser de questions. Il n'en pose pas. Il ne reçoit aucun dépliant, aucune information. «La seule chose qu'il sait, c'est qu'il aura un profit incroyable», constatera plus tard la Cour.

Au fil des mois, il investit près de 500 000$. À une occasion, il paye avec une traite bancaire de 350 000$ ainsi que 50 000$ comptant. La réunion a lieu dans un local adjacent à un bureau de change, sur Saint-Laurent.

À une autre occasion, il investit 64 570$. Il ne se souvient plus s'il a payé par chèque ou comptant.

Pendant plusieurs mois, le juge administratif collecte des intérêts mensuels sur ses mystérieux investissements. Chaque fois, il se rend à l'adresse du bureau de change pour recevoir des milliers de dollars en espèces.

Puis, les versements cessent. Le magistrat apprend qu'il a perdu son argent.

C'est pour tenter de le récupérer qu'il s'est adressé à la Cour supérieure. La juge Eva Pétras a estimé qu'il avait été victime de fraude, certes, mais qu'il était lui-même responsable de 50% de ses pertes en raison de sa négligence.

Joint par La Presse, Guy Gagnon s'est dit très déçu d'avoir été floué. Bien que les juges administratifs doivent démontrer une probité et un jugement exemplaires, il ne croit pas que l'affaire mette en doute sa capacité de siéger.

«Ce n'était pas douteux pour moi à l'époque. Je n'ai jamais pensé qu'il pouvait y avoir quelque chose de louche. C'était avant Norbourg. On ne connaissait pas les bandits à cravate. J'ai 65 ans, je n'avais jamais placé d'argent nulle part, sauf cette fois-là. Mon ami disait que la personne était digne de confiance», insiste-t-il.

L'expert Michel Picard n'est pas du même avis. Il croit qu'un juge devrait se tenir loin de telles aventures.

«On parle de transactions qui cherchent à ne pas laisser de traces. Le fait qu'il soit juge est un facteur aggravant. Il aurait dû savoir ce que ça implique, après ce qu'avaient démontré la convention de Palerme sur le blanchiment d'argent, le scandale Enron et plusieurs fraudes dans l'histoire du Québec», dit-il.