Placement à l'orphelinat, stricte éducation religieuse, faible scolarité, promiscuité familiale...

Publié le 3 nov. 2010
Christiane Desjardins LA PRESSE

C'est une incursion dans l'époque de la Grande Noirceur que fait le jury, depuis lundi, au palais de justice de Montréal, dans le procès d'un homme de 69 ans accusé d'attentat à la pudeur sur son frère, de quatre ans son cadet.

Les événements reprochés se seraient produits il y a 50 ans, dans une famille de six enfants. À première vue, au moins la moitié des 12 jurés chargés de trancher cette affaire sont nés une, deux ou trois décennies après cette époque. Le plaignant, qui a maintenant 65 ans et que nous appellerons Léo, soutient qu'il a été agressé sexuellement à plusieurs reprises par son frère aîné, Marcel, entre le 9 août 1953 et le 8 août 1962, soit de l'âge de 8 à 17 ans. L'accusé avait donc 12 ans au début des agressions, et 21 ans à la fin.

Dans son témoignage, Léo a raconté qu'il n'avait connu sa famille qu'à l'âge de 8 ans. Avant, il était dans un orphelinat, à Trois-Rivières. Un jour, au début des années 50, on est venu le chercher et il a retrouvé sa famille, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Léo estime avoir été le souffre-douleur pendant les années suivantes. Marcel, l'aîné et le préféré de sa mère, selon lui, se montrait violent et autoritaire. Le père, militaire, est mort au milieu des années 50. Il y a eu des déménagements, et la mère s'est finalement mise en ménage avec un homme qui avait lui-même des enfants. Ils sont venus vivre à Montréal.

«On était 14 dans un quatre et demie en sous-sol, rue Parthenais. On couchait à huit garçons dans la même chambre», a expliqué Léo au jury. La famille était pauvre, et il y avait de l'injustice, selon lui. Marcel a pu poursuivre ses études jusqu'en 10e année, alors que lui-même a abandonné l'école en 5e.

Les agressions, dont des fellations réciproques avec Marcel, se seraient produites dans différents logements occupés par la famille. Léo dit avoir parlé de ce qu'il subissait, à l'époque, notamment à sa mère, à un juge de la cour juvénile devant qui il avait comparu pour un vol dans un magasin et à une travailleuse sociale. Mais cela ne lui aurait rapporté que des remontrances et des claques. «Tu t'es ouvert la gueule», l'aurait grondé Marcel.

Léo soutient que sa soeur la plus âgée a elle aussi subi les agressions de Marcel, de même que du second mari de la mère. Quoi qu'il en soit, c'est dans le cadre d'une thérapie pour se guérir de son problème d'alcool que les agressions sont revenues hanter Léo. En 2007, celui qui est éducateur de profession s'est décidé à porter plainte à la police.

Marcel nie tout

Appelé à la barre pour sa propre défense, Marcel a nié avoir commis quelque agression que ce soit contre Léo. Il a raconté que, en 1947, la «police provinciale» a emmené les quatre enfants de la famille, dont lui-même, pour les placer à Trois-Rivières. Marcel et une de ses soeurs ont été placés dans le même orphelinat, tandis que Léo et un autre frère ont été envoyés dans des endroits différents. Leurs parents les ont récupérés en 1953, quand le père est revenu de la guerre de Corée. Marcel admet que Léo n'était pas très accepté, même par sa mère. «On aurait dit qu'elle ne l'aimait pas. Léo, il était à part. Il était toujours caché, on aurait dit qu'il nous espionnait.»

Marcel assure qu'il n'a pas agressé Léo. «Je ne lui ai jamais touché. Tu n'es pas porté à lui faire des câlins, il est indifférent», a expliqué Marcel.

La procureure de la Couronne Geneviève Côté amorcera le contre-interrogatoire de Marcel ce matin. Me Isabelle Larouche, avocate de la défense, aura un seul autre témoin à faire entendre par la suite. Amorcé lundi, le procès, présidé par le juge Sophie Bourque, devrait donc se conclure rapidement.