Une centaine de jeunes membres de gang de rue parmi les plus criminalisés de Montréal participent à un projet novateur pour réintégrer le droit chemin. Plutôt que d'être incarcérés, ils sont surveillés de près dans la communauté.

Caroline Touzin LA PRESSE

Inspiré de projets similaires qui ont connu du succès à Boston et à Philadelphie, ce programme unique au Canada vient d'être lancé dans deux arrondissements de Montréal: LaSalle et Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension. Il suscite l'enthousiasme de ceux qui croient en la réhabilitation, mais aussi, chose plus étonnante, des conservateurs.

Le gouvernement conservateur y investira 7,5 millions de dollars en cinq ans, soit le tiers du budget total du projet. «Si ça peut permettre de sortir 15 ou 20 jeunes du milieu criminel, on économisera des millions de dollars. Un détenu dans une prison fédérale coûte 150 000$ par an», a expliqué le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu lors de l'annonce du projet, ce mois-ci, au quartier général de la police de Montréal.

Les participants sont des durs qui ont commencé leur carrière criminelle à 10 ou 11 ans. Aujourd'hui âgés de 15 à 25 ans, ils ont tous commis des crimes graves. Certains ont vu des amis se faire assassiner ou rester handicapés pour avoir défendu un territoire de vente de drogue. Ils sont tous sous le coup d'une ordonnance de la Cour. Et ils sont à haut risque de récidive.

La base du projet est simple: trouver au jeune toutes sortes d'activités pour le tenir loin du milieu criminel. Il doit aller à l'école ou occuper un emploi. «On ne peut pas lui fournir un boulot idiot juste pour l'occuper. Il faut qu'il découvre ce qu'il aime dans la vie à l'extérieur du gang», explique Louis Lacroix, chargé de projet au Centre d'expertise sur la délinquance des jeunes. C'est plus compliqué qu'il n'y paraît. «Le gang, c'est souvent une histoire d'amour. Le jeune est valorisé par les autres membres. Ça peut être long d'en faire le deuil», ajoute le criminologue.

Suivi intensif

Au cours des 18 premières semaines, le jeune rencontre un intervenant deux ou trois fois par semaine. «C'est énorme», résume Claire De Montigny, des Services correctionnels du Québec. D'ordinaire, une personne à haut risque de récidive rencontre son agent de probation de deux à quatre fois par mois.

Remettre ces jeunes sur le droit chemin pourrait réduire la criminalité de façon significative. Environ 10% des jeunes contrevenants sont à eux seuls responsables de près de la moitié des délits commis par des jeunes à Montréal. Qui compose ces 10%? Des membres de gang de rue.

Le programme de suivi intensif de Montréal-Gangs de rue réunit à la même table des policiers, des travailleurs de rue, des délégués jeunesse, des agents de probation et des procureurs. «Chacun d'entre nous faisait du bon boulot dans son champ d'expertise, mais personne n'arrivait à endiguer le phénomène des gangs de rue. Des études américaines démontrent qu'une approche concertée dans la communauté a plus de chances de réussir que des interventions en silo», explique M. Lacroix, dont le centre de recherche, affilié au Centre jeunesse de Montréal, coordonne le programme.

Réussir à faire travailler toutes ces personnes main dans la main relève de l'exploit, selon l'inspecteur Charles Mailloux du Service des enquêtes spécialisées du SPVM. «Les travailleurs de rue et la police, ça ne fait pas bon ménage, d'habitude. On n'a pas les mêmes méthodes. Au début, tout le monde cherchait à tirer la couverture de son bord. Maintenant, on se fait confiance», indique le policier.

Fini la machine à saucisses, illustre l'inspecteur Mailloux. Si un jeune du programme enfreint son couvre-feu, il ne sera pas automatiquement accusé de bris de probation. Un intervenant le rencontrera avec ses parents. Son dossier sera soumis à un procureur qui le connaît déjà. «Plutôt que de punir aveuglément, on va chercher à comprendre pourquoi le jeune a récidivé. S'il a un problème de consommation, la solution n'est peut-être pas l'emprisonnement», dit le policier. Et si le jeune rechute, les autorités s'en rendront compte très vite.

De plus, le jeune délinquant risque moins d'exploiter les faiblesses du système judiciaire. «Les systèmes de justice pour adolescents et pour adultes ne se parlaient pas, ou très peu. C'est arrivé de voir des jeunes écoper de peines bonbons au début de l'âge adulte, alors qu'ils avaient de nombreux antécédents. Les procureurs débordés n'avaient pas le temps de faire les vérifications nécessaires», dit le criminologue Louis Lacroix.

Un tel projet de réhabilitation n'aura pas un taux de réussite de 100%, avertit M. Lacroix. «Si un jeune ne modifie pas ses comportements après un an de suivi intensif, on a très peu de chances de l'aider à court terme. On devra le renvoyer en institution. À sa sortie, on va essayer de l'aider à nouveau.» Le criminologue emprunte la fameuse devise de Yogi Berra: «Ce n'est pas fini tant que ce n'est pas fini.»