Son nom est cité chaque jour par toutes les radios de Montréal et fait les manchettes depuis une semaine. Mais malgré sa célébrité, l’île aux Tourtes reste un mystère pour l’immense majorité de ses voisins. Nous l’avons visitée.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Les milliers de banlieusards qui traversent chaque jour le pont de l’Île-aux-Tourtes sont loin de se douter qu’il y a 300 ans, ce bout de terre était déjà dans le trafic : celui des fourrures.

Située à l’intersection de la rivière des Outaouais et du Saint-Laurent, l’île a longtemps été un point de rencontre pour le commerce des pelleteries et l’évangélisation des Autochtones, avant la conquête anglaise de la Nouvelle-France.

Mais les traces de cette époque sont menacées par la construction, quelques pillards et des plaisanciers peu scrupuleux, selon des amoureux de l’endroit.

« À mon avis, c’est un endroit très important sur le plan historique », a indiqué l’archéologue Daniel Chevrier en entrevue téléphonique. Avec son équipe, il a mené une importante campagne de fouilles entre 2001 et 2004. Mais « depuis des décennies, cette île est considérée comme un lieu de villégiature par tout le monde qui est dans le coin. […] Il n’y a aucun contrôle. Beaucoup considèrent que c’est un lieu public ».

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Déchets, objets abandonnés, emplacements de feu : la présence humaine laisse ses traces sur l’île aux Tourtes.

Sur place, pas besoin d’être archéologue pour repérer des traces de présence humaine (très) récente : des déchets sont abandonnés un peu partout, deux sièges d’auto attendent les pêcheurs qui fréquentent l’endroit et des emplacements de feu sont éparpillés dans les clairières.

La partie nord-est de l’île – qui contient les vestiges d’une mission sulpicienne (1702-1727) – a pourtant été classée site patrimonial par le ministère de la Culture et des Communications en 2015. On y trouve notamment des traces des fondations de la chapelle de la mission, des sépultures d’Autochtones convertis ainsi que des sections d’un mur d’enceinte bien conservées.

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Des sections d’un mur d’enceinte demeurent visibles sur l’île, qui contient les vestiges d’une mission sulpicienne des années 1700 ainsi que des sépultures d’Autochtones.

Selon Daniel Chevrier, le lieu a continué à servir – même après l’abandon de la mission d’évangélisation – de comptoir de traite des fourrures, où les hommes du gouverneur Vaudreuil tentaient d’attirer les Autochtones de retour de l’intérieur des terres avec des canots remplis de fourrures. La découverte dans l’île de 925 perles de verre – une monnaie d’échange à l’époque – le montre bien. Ce commerce était illégal, puisque le roi de France avait accordé un monopole sur la traite des fourrures à des compagnies bien précises.

Le lieu a beau être classé site patrimonial, comme aucun contrôle n’est en place, « ça n’a pas beaucoup d’incidence sur le terrain », a continué M. Chevrier.

Gaétan Jean, président de la Société archéologique et historique de l’île aux Tourtes, constate aussi la grande fréquentation de l’île. « On ne peut pas fermer ça, c’est impossible », a-t-il dit.

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Autrefois point de rencontre pour le commerce des pelleteries, entre autres, l’île aux Tourtes est aujourd’hui surtout visitée par des plaisanciers et des pêcheurs.

L’autoroute se rapproche

Une visite de l’île permet aussi de constater qu’au-delà de la présence de visiteurs, c’est la construction d’infrastructures qui a « perturbé à tout jamais le visage » de l’île aux Tourtes, dixit un rapport archéologique de 2004.

L’A40, d’abord, d’une largeur de six voies à cet endroit, est audible dans toute l’île. Dans le même axe, au nord, passe un gazoduc souterrain au-dessus duquel on a rasé une large bande de boisé, donnant un air balafré à l’île. C’est au nord de ce gazoduc qu’était implantée la mission de l’île aux Tourtes.

Le nouveau pont de l’Île-aux-Tourtes devrait s’allonger entre l’A40 actuelle et le gazoduc, encore plus près du site archéologique que l’est le tracé actuel.

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Un gazoduc souterrain traverse l’île, comme le signalent les panneaux d’avertissement et la bande de boisé qui a dû être rasée pour son installation.

Gaétan Jean, de la Société archéologique et historique de l’île aux Tourtes, est bien conscient de ce problème, mais rapporte que le gouvernement aurait offert d’ériger un mur végétal de conifères pour séparer bitume et lieu patrimonial.

Car c’est le grand rêve du prof de maths à la retraite, qui s’implique pour la préservation de l’île depuis plus de 30 ans : ouvrir l’île aux visiteurs de façon encadrée.

« On attend que le nouveau pont soit fait afin de pouvoir mettre sur pied le parc historique », a expliqué M. Jean. Son équipe voudrait que le projet puisse inclure une passerelle piétonnière accessible de Vaudreuil.

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Outre les tamias et les archéologues, des pilleurs ont également fouillé le sol de l’île aux Tourtes à la recherche de vestiges.

En attendant, la Société a tenté de remblayer certains des vestiges retrouvés afin d’éloigner les Indiana Jones du dimanche. Daniel Chevrier se souvient encore que, lors de ses fouilles il y a une quinzaine d’années, le chantier reprenait les lundis matins avec le décompte des trous creusés par des pilleurs pendant la fin de semaine.

En attendant l’ouverture du parc historique, Gaétan Jean espère que seuls les tamias, les couleuvres et les pics continueront à creuser le sol. Il ne faut toutefois pas compter sur les tourtes, sous-espèce de gros pigeons aujourd’hui disparue.