Depuis le début de la pandémie, les week-ends sont ponctués de manifestations en opposition aux mesures sanitaires, menées par des groupes adeptes de théories loufoques. Mais dimanche soir, les jeunes adultes rassemblés dans le Vieux-Montréal en opposition au couvre-feu n’avaient guère l’allure de complotistes endurcis.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Sur plusieurs vidéos compilées par La Presse, des participants dans la vingtaine revendiquent sur les réseaux sociaux leur « droit de respirer », et exposent leur détresse de ne pas pouvoir faire une marche entre amis en fin de soirée.

Ils se sont filmés dimanche soir en direct du Vieux-Montréal, où se déroulait à 19 h une manifestation qui a vite dégénéré. Les slogans ont laissé place aux feux de poubelles et aux vitres cassées.

Tout est parti d’un appel à manifester diffusé sur Snapchat vendredi. Un court message invitait les gens à défier le couvre-feu et « venir profiter du soleil » dans le Vieux-Port. Et plus la publication était partagée, plus la colère grondait et plus la rancœur grandissait, raconte Bader Kwikah, de Laval. « Personne ne sait de qui ça vient. Ça s’est fait à la dernière minute, spontanément », explique le participant. Il pense avoir été une des premières personnes à relayer ce bouche-à-oreille inusité.

« On ne s’attendait vraiment pas à des feux et de la destruction. Des gens ont profité du fait que ce n’était pas trop organisé pour saccager », pense Ioanna Baltatu, participante à la manifestation de dimanche.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Façades de commerces barricadées dans le Vieux-Montréal

L’élément déclencheur de cette colère, c’est le retour du couvre-feu. Un ras-le-bol de l’incohérence, insiste la femme de 26 ans, également opposée à la fermeture des gyms.

Les gens qui se promènent dehors passé 20 h, ça ne changera rien à la crise. Ça fait un an qu’on fait le yoyo et ça ne fonctionne pas.

Ioanna Baltatu, participante à la manifestation de dimanche

Le couvre-feu ne sert à rien, et plusieurs consignes sanitaires sont soit difficiles à suivre, soit exagérées, juge Mme Baltatu. « Ce n’est pas de l’émotion. C’est une perte de confiance. »

« Je suis contre toutes les mesures sanitaires, incluant les masques, mais je ne le disais pas haut et fort. Le retour du couvre-feu à 20 h, ça a provoqué quelque chose en moi », martèle de son côté Bader Kwikah.

Sans ce changement au couvre-feu, beaucoup de gens présents dimanche n’auraient jamais mis les pieds à une manif, estime M. Kwikah.

Le grabuge n’était « pas nécessaire », s’empresse-t-il d’ajouter. Selon lui, une infime partie des participants — les plus jeunes — sont devenus agressifs à la vue de la police.

Des « évènements qui ne peuvent être tolérés », a dénoncé lundi la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault.

« On n’avait pas besoin de ça »

Au lendemain du grabuge dans la rue Notre-Dame Ouest, les passants observaient les trottoirs jonchés de débris et de morceaux de verre. Vers 8 h, les rares commerçants vandalisés présents sur place mesuraient l’ampleur des dégâts, devant les façades fracassées de nombreuses boutiques, désormais barricadées.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Un abribus détruit par les casseurs

Un abribus détruit par les casseurs défigurait la rue McGill, où régnait un calme plat. Des employés de la Ville amorçaient le nettoyage.

Jean Bardagi, de Camtec Photo, s’est précipité à sa boutique dimanche vers 21 h après avoir reçu une alerte de son système d’alarme. En visionnant les caméras à son arrivée, il a vu des jeunes dans la vingtaine crier, menacer et finalement briser la vitre du commerce avec une barre de métal. Ce qui a frappé M. Bardagi, c’est l’animosité des contestataires.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Jean Bardagi, propriétaire de Camtec Photo

À un moment donné, la foule est devenue différente, et ça n’avait plus aucun lien avec le couvre-feu. Ils étaient agressifs envers la police.

Jean Bardagi, propriétaire de Camtec Photo

« J’ai eu peur de me faire voler. Pourquoi on a été visé ? On n’avait pas besoin de ça. C’est gratuit », a ajouté M. Bardagi avec une pointe de tristesse.

Les vitres de Rooney, boutique de streetwear de luxe, ont également été détruites. Des agitateurs masqués ont volé un pull, un sac et une paire d’espadrilles, a énuméré Cassandra Pisarski, employée depuis trois ans.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Les vitres de Rooney, boutique de streetwear de luxe, ont été détruites.

« Nous sommes tous vraiment tristes. On a vu ça comme tout le monde sur les réseaux sociaux. On ne mérite pas ce coup dur », a expliqué la jeune femme.

Autour de 21 h 10, Alex Danino — propriétaire de l’endroit — a jeté un coup d’œil aux caméras de surveillance. Un gros trou au milieu de l’immense vitrine de son commerce l’a fait sursauter. Sur place, il a inspecté la boutique pillée.

Tout ce qui était dans la vitrine a disparu. C’est décourageant. Les petits commerces indépendants, nous ne sommes vraiment pas dans une bonne situation, pas besoin d’en rajouter.

Alex Danino, propriétaire de la boutique Rooney

En tant que commerçant, le couvre-feu le touche aussi. Mais se défouler violemment ? Non, merci, martèle-t-il.

La belle surprise le lendemain, c’était de se sentir soutenu, dit-il. « Les gens ont dénoncé les vandales, nous ont écrit des messages et sont même passés nous voir en boutique. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

La belle surprise le lendemain, c’était de se sentir soutenu, dit Alex Danino, propriétaire de la boutique Rooney. « Les gens ont dénoncé les vandales, nous ont écrit des messages et sont même passés nous voir en boutique. »

Selon le bilan provisoire du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), sept personnes ont été arrêtées en vertu du Code criminel.

Au total, 107 constats d’infraction en lien avec la Loi sur la santé publique ont été distribués, ainsi qu’une contravention liée au non-respect d’un règlement municipal.

On signale plusieurs dizaines d’infractions comme des méfaits, incendies criminels, introductions par effraction et entraves au travail des policiers, selon la porte-parole du SPVM, Véronique Comtois.