Souhaitant que « Montréal demeure une ville pour tout le monde, et pas seulement pour les plus nantis », la mairesse Valérie Plante a dévoilé jeudi matin son nouveau règlement sur le logement abordable, modifié et reporté de trois mois pour tenir compte des commentaires et inquiétudes exprimés ces derniers mois.

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

« Si nous voulons que davantage de familles s’installent à Montréal, nous devons nous assurer d’avoir une offre de logements qui leur est destinée », a souligné Mme Plante, en conférence de presse. « La crise de la COVID-19 a touché de plein fouet les populations les plus vulnérables, les familles et les ménages à revenu moyen, notamment ceux qui souhaitent accéder à la propriété à Montréal. »

Le « règlement pour une métropole mixte » permettra-t-il vraiment d’offrir plus de logements abordables aux familles de classe moyenne, ou entraînera-t-il au contraire une hausse des coûts et un exode vers la banlieue ? Les avis sont partagés à ce sujet, et plusieurs estiment que la Ville fait fausse route.

Report de trois mois

Le projet de règlement exige que les promoteurs immobiliers, pour les projets de cinq logements et plus, améliorent l’offre en matière de logement social, abordable et familial, soit par la construction de logements, la cession de terrains ou une contribution financière. Il découle d’une promesse électorale de Projet Montréal, le parti de Mme Plante, qui avait promis d’exiger 20 % de logements sociaux, 20 % de logements abordables et 20 % de logements familiaux dans tout nouveau projet immobilier – d’où l’appellation « règlement 20-20-20 ».

Une première version avait été dévoilée l’année dernière, mais des changements ont été apportés, notamment à la suite des recommandations de l’Office de consultation publique de Montréal.

Mme Plante a annoncé que le règlement entrerait en vigueur le 1er avril, soit trois mois plus tard que prévu.

L’Île-des-Sœurs et Saint-Laurent d’abord

Les exigences en matière de logements abordables toucheront d’abord deux secteurs en développement, à L’Île-des-Sœurs et à Saint-Laurent. Par la suite, d’autres secteurs s’ajouteront, comme celui de Lachine-Est et le quartier des Faubourgs (ancienne tour de Radio-Canada).

Les promoteurs immobiliers devront prévoir de 10 à 20 % de logements abordables dans les secteurs ciblés, mais ils pourront se contenter de verser une contribution financière à la Ville pour les projets dans d’autres secteurs.

La Ville estime que le règlement fera augmenter de 0,8 à 1,9 % les coûts de construction des projets immobiliers, soit deux fois moins que ce qui était prévu l’an dernier.

En échange de l’inclusion de logements abordables dans son projet, un promoteur obtiendra le droit de construire plus de logements sur un site. « Plus de densité, ça signifie plus d’argent pour les promoteurs », a souligné la mairesse.

Hausse des prix appréhendée

Mais tous ne sont pas de cet avis. Le règlement municipal pourrait au contraire entraîner une hausse des prix des logements, selon plusieurs critiques.

Si les promoteurs doivent vendre certains logements à des prix plus abordables, ils augmenteront les prix des autres logements, et on obtiendra l’inverse de l’effet désiré, souligne François Bernier, vice-président à l’Association professionnelle des constructeurs d’habitation du Québec (APCHQ).

« Il y aura un impact économique, puisque le règlement devra être financé à même les logements vendus sur le marché », dit M. Bernier.

« Le règlement augmente les exigences pour construire à Montréal. La facture sera refilée aux jeunes familles qui veulent acheter et les fera fuir vers la banlieue », dénonce Lionel Perez, chef de l’opposition à l’hôtel de ville.

Plutôt que d’introduire une « mécanique contre-productive », la Ville devrait faire pression sur Québec pour la mise en place d’une politique nationale de l’habitation, selon Jean-Marc Fournier, PDG de l’Institut de développement urbain.

Pas assez de logements sociaux, dit le FRAPRU

De son côté, le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) a déploré que la Ville « ne se dote pas d’objectifs plus ambitieux, pour répondre aux besoins criants des ménages locataires mal logés de la métropole ».

« Alors que Montréal connaît sa pire pénurie de logements depuis 15 ans et que la pandémie a aggravé le sort des locataires les plus précaires, le FRAPRU est déçu que la Ville de Montréal n’ait pas revu à la hausse le pourcentage de logements sociaux prévus en inclusion », a souligné l’organisme dans un communiqué.

Mercredi, avant même que la Ville ne dévoile la nouvelle version de son plan, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) lui demandait de « faire une pause », se disant inquiète de l’impact potentiellement négatif de certaines exigences.

La CCM « déconnectée »

En réponse à ces inquiétudes, Valérie Plante a affirmé que la CCMM était « déconnectée de la classe moyenne ».

Elle a rappelé que bien des ménages, même avec deux revenus, n’arrivaient pas à s’acheter une maison ou un condo sur l’île de Montréal, et que l’administration municipale avait mené trois ans de consultations avant d’accoucher de ce plan.

« La qualité de vie de nombreuses familles et personnes seules en dépend et je refuse de m’en laver les mains », a-t-elle martelé.