Pour ou contre le Réseau express vélo (REV) ? Cette question divise les commerçants depuis plusieurs semaines. Si la plupart ne sont pas contre le principe, ils martèlent toutefois qu’un « vrai dialogue » aurait évité beaucoup de problèmes. L’administration Plante, elle, dit tout mettre en place pour s’adapter.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Alain Roberge Alain Roberge
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« Ils ont agi comme si la rue était déjà morte. J’aurais aimé qu’on prenne en compte la réalité du présent, celle des commerces qui sont en train d’ouvrir, ou qui tentent de survivre », lâche le propriétaire du Clébard et du restaurant Joséphine, rue Saint-Denis, Jason-Neil Tremblay.

Dimanche dernier, il a été obligé de retirer sa terrasse pour laisser le chantier du REV progresser. « Je roulais déjà à 30 % de capacité cet été, et là, je viens de perdre 30 autres places très populaires, deux semaines avant la fin de mon permis », insiste le jeune homme d’affaires.

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Jason-Neil Tremblay, propriétaire du Clébard

Tout ça aura des bénéfices pour ralentir le trafic, prendre une bière, c’est certain. Mais l’approche pour s’y rendre est trop radicale.

Jason-Neil Tremblay, propriétaire du Clébard

Mardi, une mise en demeure a été envoyée à la Ville par trois commerçants pour qu’elle cesse les travaux rue Saint-Denis. Or, d’autres établissements, qui soutiennent le projet, voient les choses différemment.

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Mardi, une mise en demeure a été envoyée à la Ville par trois commerçants pour qu’elle cesse les travaux rue Saint-Denis.

« L’énergie devrait plutôt être mise à relancer la rue et à préparer l’après-travaux », dit Jacques Nacouzi, copropriétaire du Code & Café. Selon lui, chaque établissement aurait intérêt à faire davantage de marketing positif. « Je me suis connecté sur des réseaux de cyclistes pour les encourager à venir. Et devinez quoi : je fais d’excellents chiffres », dit-il.

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Jean-Philippe Plourde, copropriétaire du café Myriade

Au croisement de la rue De Bienville, le copropriétaire du café Myriade, Jean-Philippe Plourde, demeure optimiste. « Une fois que le chantier sera terminé, on a bon espoir que ça nous aide. Ce sera plus sécuritaire. On sait que l’intersection ici est très complexe », raisonne celui qui a étudié en urbanisme.

Pour lui, c’est surtout le « timing » qui n’est pas bon. « Moi, je suis un café de quartier, donc pas une destination voiture. Mais sans stationnement, c’est très difficile pour ceux qui reçoivent plus de livraisons », illustre M. Plourde. J’aurais lancé ce chantier plus tôt, ça c’est sûr. »

« On n’est pas contre les pistes cyclables »

Rue de Bellechasse, où le REV est déployé depuis deux mois, plusieurs commerçants déplorent que l’arrivée de pistes cyclables se soit faite sans même qu’ils aient été consultés. Les nouvelles voies, situées de chaque côté de la rue, retirent pourtant toutes les cases de stationnement sur rue, dénoncent-ils.

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Les nouvelles voies, situées de chaque côté de la rue Bellechasse, retirent toutes les cases de stationnement sur rue, dénoncent des commerçants.

« Dans le quartier, il y a beaucoup de personnes âgées qui n’utilisent pas le vélo. Pour ces gens-là, c’est très difficile. Je crains qu’on ne soit en train de compromettre l’accès à des services essentiels », affirme le pharmacien Simon Boutros, qui dirige une franchise Proxim dans le secteur. Avec une dizaine d’autres commerçants, il a fait parvenir la semaine dernière une lettre à l’administration Plante.

On n’est pas contre les pistes cyclables. Ce qu’on veut, c’est partager la route, et trouver des solutions. Elles existent.

Simon Boutros, pharmacien

Noémie Dumais, propriétaire du restaurant Une nuit à Bangkok, a déjà quelques idées. « On pourrait imaginer des voies moins larges ou une voie d’un côté seulement. Ce serait beaucoup plus en accord avec le milieu », dit celle qui dit comprendre les intentions de la Ville, mais qui veut demeurer « réaliste ».

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Trois commerçants qui remettent en question le REV, rue de Bellechasse : David Martin, de l’agence Notam Placement Média, Giovanni Di Fruscia, propriétaire de Chaussures et cordonnerie Di Fruscia, et le pharmacien Simon Boutros, qui dirige une franchise Proxim

Même son de cloche chez David Martin, de l’agence Notam Placement Média. « La situation sur de Bellechasse met de la pression sur toutes les autres rues. On prend tous des mauvaises décisions. L’erreur, c’est de ne pas les corriger », insiste-t-il. Plus de 4000 résidants, ainsi qu’une soixantaine de commerces, ont signé une pétition réclamant le retour des cases de stationnement.

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Éloïse Corbeil, propriétaire du café Les Oubliettes

À l’ouest du REV de Bellechasse–rue Saint-Vallier –, la propriétaire du café Les Oubliettes, Éloïse Corbeil, estime qu’il faudrait d’abord éduquer la population. « On doit changer les comportements. Ici, les vélos ne font jamais leur arrêt, et les voitures passent très vite. Qu’on apprenne collectivement à être civilisés, d’abord », lance celle qui fait du vélo régulièrement.

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Yann Azuélos, propriétaire de la boutique Emmanuel

Plus au sud, le centre-ville vit quant à lui au rythme des chantiers routiers traditionnels. Rue Sainte-Catherine, la boutique Emmanuel fait face à une baisse d’achalandage de presque 99 %. « J’ai perdu 70 % de mes revenus. La réalité, c’est que les gens ne viennent plus au centre-ville. C’est devenu insupportable, sans stationnement et avec du bruit constant », dit le propriétaire, Yann Azuélos. « On est la rue qui paie le plus grand loyer à Montréal, mais aussi la rue qui a le moins de monde », ironise-t-il.

« Provoquer une attractivité »

Joint par La Presse, le responsable des dossiers de mobilité à la Ville de Montréal, Éric Alan Caldwell, ne s’en cache pas : le but de la Ville est de « provoquer une attractivité » pour le vélo. « Si on veut enlever des voitures de nos routes, il faut aussi savoir dédier de l’espace. Notre trame urbaine est encore dédiée au transport routier », dit-il, en se disant persuadé des impacts positifs qu’aura la REV sur la vie commerciale.

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Valérie Plante a promis d’entamer une révision du calendrier des chantiers, en plus d’offrir une compensation pour les commerçants de la rue Saint-Denis.

Il y a quelques jours, la mairesse Valérie Plante a promis d’entamer une révision du calendrier des chantiers, en plus d’offrir un dédommagement pour les commerçants de la rue Saint-Denis. Mardi, l’aménagement de la piste cyclable de la rue Saint-Zotique a aussi été reporté à 2021.

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Éric Alan Caldwell, responsable des dossiers de mobilité au comité exécutif de la Ville de Montréal

Ces projets-là ont été annoncés. Et on a consulté le milieu. Mais on va toujours s’adapter. Les chantiers sont extrêmement dérangeants, on le sait. La Ville fait beaucoup d’efforts pour compresser les impacts.

Éric Alan Caldwell, responsable des dossiers de mobilité au comité exécutif de la Ville de Montréal

Pierre Barrieau, expert en planification des transports à l’Université de Montréal, abonde dans le même sens. « Planifier un réseau de pistes cyclables à grande capacité pour relancer le centre-ville, et diminuer la pression sur le transport collectif, c’est très pertinent », dit-il.

Seul hic, ajoute le spécialiste : le REV constitue une « révolution majeure » pour laquelle il aurait dû y avoir une longue conversation citoyenne. « La réalité, c’est que Projet Montréal se bat pour sa réélection, et que ce réseau est essentiel pour y arriver. Ce n’est pas une planification du XXIsiècle, alors que le projet, lui, l’est », indique-t-il. À terme, le REV doit totaliser 184 km, sur 17 axes prioritaires.

« Tous les projecteurs » sur le déneigement

Ce n’est un secret pour personne : il y a eu des ratés en matière de déneigement des voies cyclables dans les dernières années à Montréal. La Ville, elle, veut s’assurer que le REV sera accessible 12 mois par année, en toute sécurité. Les axes Saint-Denis, de Bellechasse, Souligny, Viger et Peel seront donc surveillés de près.

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La Ville veut s’assurer que le REV sera accessible 12 mois par année, en toute sécurité. Sur notre photo, une voiture effectuant une livraison bloque partiellement la rue Bellechasse.

« Ces pistes sont situées sur des rues de priorité 1, donc elles seront traitées comme tel », illustre la porte-parole de la Ville, Marilyne Laroche Corbeil. Elle précise que les bordures de béton du REV « sont déjà présentes dans plusieurs types d’aménagement urbains, et ne posent pas de problème à déneiger ».

Le responsable du développement économique, Luc Rabouin, appuie. « Nos équipes vont être prêtes. On sait que tous les projecteurs vont être sur nous. Chaque piste sera bien déneigée », lance-t-il, promettant que des analyses d’utilisation seront faites, été comme hiver.

« On se souhaite une bonne saison. Il y a deux ans, on avait eu de la neige, de la pluie et du verglas. Si c’est encore comme ça cette année, ça pourrait être difficile », avoue-t-il toutefois.