Ça va déjà assez mal dans les commerces, est-ce qu’on peut juste essayer de ne pas étouffer ceux qui surnagent à Montréal ?

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Non, non, non, vous ne m’aurez pas dans un débat bidon char versus vélo/piéton. Je n’embarque pas dans cette fausse opposition. Il y a de bonnes raisons de fermer des rues ou des bouts de rue. Mais encore faut-il les choisir.

Moins de circulation, plus de gens dehors et un besoin d’espace… Tout est réuni ce printemps pour que les villes, un peu partout dans le monde, « redonnent » des rues aux piétons.

C’est sans doute une belle et bonne chose. Mais ça dépend quelle rue. Quel bout de rue. Ça dépend de ce qui s’y passe.

Dans l’enthousiasme piétonnisant du printemps, la Ville de Montréal a annoncé carrément la fermeture du boulevard Saint-Laurent dans toute la Petite Italie. Le maire de l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, François-William Croteau, a dit chez Arcand que la mesure était temporaire et que « jamais » le boulevard Saint-Laurent ne deviendrait piéton.

Mais la mesure, a-t-il expliqué, est nécessaire pour permettre la distanciation et l’ouverture des commerces.

Vraiment ?

Un membre du bureau de la mairesse Valérie Plante a ensuite publié une lettre de la Société de développement commercial (SDC) qui semblait approuver la mesure. En réalité, on la leur a imposée. En leur laissant le choix entre certaines options.

Première option, de la ville centre : une piste cyclable du côté est, élimination du parking de ce côté.

Deuxième option : fermeture du tronçon, mais passage pour bus, vélos et piétons seulement, plus livraison à certaines heures. Or, les deux options sont rejetées par ceux qu’on prétend aider.

Dans un sondage effectué ce week-end par la SDC, seulement 5 % des commerçants ont dit vouloir d’une piste cyclable ; 34 % aiment l’option du « transit mall ». Et 61 % préfèrent le statu quo.

La Ville a reculé, on cherche un compromis. Mais dans cette fermeture annoncée et annulée, il y a un révélateur formidable d’une certaine mentalité à l’hôtel de ville.

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En urbanisme comme en médecine, c’est toujours une bonne idée de commencer par ne pas nuire.

Une rue de bars et de restaurants se prête à la piétonnisation.

Mais dans ce segment de la Petite Italie, le point central est la Fruiterie Milano, institution italo-montréalaise. Petit commerce spécialisé au départ, c’est devenu, au fil des ans et des raboutages, un supermarché sans pareil. On peut bien y aller à pied ou à vélo pour chercher une botte de rapini, mais si on en sort avec deux caisses ou cinq sacs, on n’ira pas trop loin à pied.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La Fruiterie Milano

Ben oui, des gens vont là en voiture. Laid comme ça. Je plaide coupable !

Inutile de dire que le propriétaire est furieux.

J’en entends dire : les épiceries font des bonnes affaires, on se plaint de quoi ? Justement, les affaires ne sont pas si bonnes pour tout le monde. Les coûts augmentent et quand il faut faire entrer les gens au compte-gouttes, l’achalandage n’est pas si bon. Et les commandes pour emporter, les clients les ramassent comment ? Ils passent en voiture. Pas des centaines. Mais connaissez-vous les marges de profit dans un marché d’alimentation ? Ou dans une pâtisserie ?

Fermer la circulation, c’est asphyxier ce genre de commerce-destination. Et plusieurs autour, qui dépendent de son achalandage.

Des gens viennent des autres quartiers, et d’ailleurs, pour se rendre chez Milano. Ou chez Rhubarbe sur Laurier, où maintenant, des deux côtés de la rue, le stationnement est interdit.

Et à part des taxes que ça rapporte, quelques commerces-clés font vivre un quartier.

Veut-on vraiment pousser les clients vers la banlieue ou les grandes enseignes, quand on prétend encourager le commerce local ? Lâchez pas, c’est la bonne manière…

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Je sais, je sais, on ne peut pas plaire à tout le monde. Ça chiale tout le temps, dès qu’on fait quelques changements un peu radicaux.

Mais devinez quoi ? Des fois, les commerçants savent mieux que les politiciens municipaux éclairés ce qui est bon pour leur commerce…

Ce ne sont pas les pistes cyclables qui manquent dans le secteur de la Petite Italie. La rue d’à côté, Saint-Dominique, en a une dans les deux sens. Saint-Denis, à six rues de Saint-Laurent, aura la sienne. Christophe-Colomb l’a déjà.

Si on ferme Saint-Laurent en plus, le bordel automobile rendra le secteur à peu près infréquentable en automobile.

C’est un choix, remarquez bien.

Mais ne dites pas que c’est pour sauver les commerces. Les clients des restos, des cafés… Il y en a aussi qui arrivent en voiture. Comme ceux qui vont chercher deux boîtes de légumes au marché Jean-Talon… Eh oui, encore des gens en char, c’est-y pas terrible…

Oui, il faut réaménager la ville.

Mais non, toute rue n’est pas bonne à fermer.