La police de Montréal n'y croyait tout simplement pas quand, en avril dernier, elle a commencé à recevoir des informations explosives. Selon ces informations, quelqu'un, quelque part à Montréal, tentait de vendre à la mafia la liste ultrasecrète de ses informateurs confidentiels.

Mis à jour le 17 avr. 2012
Patrick Lagacé, Vincent Larouche et Fabrice de Pierrebourg LA PRESSE

Et pour cause: cette liste n'est accessible que par une poignée de policiers. «Deux ou trois personnes», selon les mots de Didier Deramond, patron des enquêtes spécialisées du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), dépêché pour répondre aux médias depuis que TVA puis Radio-Canada ont révélé la nouvelle, lundi soir.

Le SPVM a néanmoins déclenché une enquête pour vérifier les informations, qui lui venaient autant de canaux officiels (comme la Gendarmerie royale du Canada) que d'informateurs officieux.

Puis, enfin, le SPVM aurait appris la date et l'endroit précis d'une rencontre où devaient se voir le «vendeur» encore non identifié et un intermédiaire capable d'entrer en contact avec des éléments mafieux.

Selon nos informations, le SPVM a pu prendre une photo - de dos, selon une source - du fameux vendeur. L'information explosive se précisait.

Ce n'est que plus tard, «après avoir réuni d'autres pièces du puzzle», a raconté à La Presse un policier bien au fait de cette enquête, que le SPVM aurait découvert deux choses.

Primo, ce «vendeur» existait bel et bien. Sa liste - qui est en fait une base de données informatique - également.

Deuzio, le «vendeur» était soupçonné d'être un ex-policier, récemment retraité du SPVM.

Ce sergent-détective a pris sa retraite en janvier 2011, après 33 ans de service. «Il était le responsable» de la base de données, selon M. Deramond, sans confirmer l'identité du «vendeur» présumé.

Mais selon des informations recueillies de plusieurs sources par La Presse, ce policier est un ancien analyste de la section du renseignement criminel. Il s'agirait de Ian Davidson.

M. Davidson a finalement été arrêté en octobre, à l'aéroport Montréal-Trudeau, au moment où il s'apprêtait à partir pour le Costa Rica.

Aucune accusation n'a été, à ce jour, déposée contre lui. L'enquête est toujours en cours.

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Personne, parmi les protagonistes de ce feuilleton, ne croyait, de prime abord, à l'existence même de cette liste à vendre.

Le SPVM, d'une part, ne croyait pas que sa base de données secrète, contenant les noms et les codes confidentiels de milliers d'informateurs - souvent issus du monde criminel -, ait pu être compromise.

Les gens à qui M. Davidson est soupçonné d'avoir tenté de refiler l'information n'y croyaient pas plus. Selon un policier interrogé par La Presse, des suspects sur écoute doutaient ouvertement de la légitimité de cette liste. Ils croyaient à un piège de la police.

Claude Olivier, avocat criminaliste bien connu, qui a déjà défendu plusieurs membres du crime organisé, compte un client sondé pour acheter la liste secrète, autour du mois d'octobre. Il est devenu malgré lui une des pièces du fameux puzzle.

Me Olivier a refusé de nous confirmer l'identité de ce client. Mais La Presse a su, de trois sources issues de la police, qu'il s'agit de Tony Mucci, vieux routier du crime organisé italien, dont le fait d'armes le plus célèbre est d'avoir tiré sur Jean-Pierre Charbonneau en pleine salle de rédaction du Devoir, en 1973,  lorsque l'ex-député péquiste était journaliste d'enquête.

«Mon client m'a parlé de ça, relate Claude Olivier. Le lendemain, j'ai reçu au bureau une enveloppe avec quatre photocopies. Dès que j'ai vu ce que c'était, je l'ai refermée. Je ne veux pas jouer avec la vie de certains individus. Mon client non plus ne voulait pas être mêlé à ça. J'ai avisé moi-même la Couronne et les policiers, le lendemain», de l'existence de cette liste secrète. Il a donné les documents reçus au SPVM.

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Une fois convaincu que la liste secrète de ses informateurs avait été sortie en douce de ses bureaux de la Place Versailles, le SPVM a mis toute la gomme pour traquer Ian Davidson.

Bien que Didier Deramond le nie, La Presse a appris que M. Davidson a fait l'objet d'écoute électronique. Il a aussi été suivi. Ses activités sur l'internet ont été épiées.

Et, procédure rarissime, les agents impliqués dans la traque de M. Davidson ont eu recours à ce qu'on appelle dans la police un «C24»: ils ont commis au moins un acte qui pourrait être de nature criminelle.

Un «C24» tire son nom du projet de loi C-24, déposé par le gouvernement Chrétien en 2001, qui permet à un fonctionnaire public de commettre un acte par ailleurs criminel, dans certaines circonstances. Ces gestes sont autorisés si, par exemple, des vies sont en danger, si l'identité d'un informateur est en danger ou si la preuve d'un acte criminel est sur le point d'être détruite.

Ces conditions étaient réunies quand la police de Montréal a fracassé la vitre du Jeep Patriot de M. Davidson pour subtiliser un ordinateur portable, sans mandat de perquisition, au moment où le véhicule avait été laissé sans surveillance par son propriétaire.

«Les policiers ont dû improviser rapidement, relate un policier bien au fait de l'opération. Ils ont fracassé la vitre du Jeep pour subtiliser l'ordinateur.»

Sur l'ordinateur portable dérobé dans le Jeep de M. Davidson, les analystes du SPVM ont découvert des documents protégés par un système de cryptage.

Une fois décrypté, l'ordinateur portable a enfin révélé la fameuse liste secrète des informateurs du SPVM.

Mais les policiers n'étaient pas au bout de leurs peines.

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En effet, quand Ian Davidson a été arrêté, en octobre, à l'aéroport Montréal-Trudeau, il était en possession de matériel informatique. Ce matériel a été saisi. Il contenait, selon nos informations, des documents cryptés. La Presse n'a pas été en mesure de savoir s'ils ont été décryptés.

Le SPVM l'affirme publiquement: la fuite de sa liste secrète n'a pas débouché sur la mort de personnes y figurant.

Ce qui inquiète d'autres policiers qui ont parlé à La Presse, c'est que les données qui s'y trouvaient, par définition immatérielles, aient pu être copiées.

«Se trouvent-elles sur un serveur, quelque part? On ne le sait pas», se désole un policier bien au fait de l'enquête qui a ciblé M. Davidson.

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De Ian Davidson, on sait peu de choses. Deux ex-collègues le décrivent comme un solitaire qui avait toujours l'oreillette Bluetooth de son BlackBerry collée à l'oreille, à son bureau de la Place Versailles.

C'était un policier peu connu. Son nom apparaît dans quelques articles de nouvelles, il y a une vingtaine d'années: il avait témoigné dans des procès. On parle de lui dans une publication policière. C'est tout ce que le web révèle à son sujet.

Quand il a pris sa retraite, M. Davidson n'a pas voulu - contrairement à la tradition - que ses collègues lui organisent un vin d'honneur. Il a confié à un collègue avoir pour tout projet de retraite de passer du temps au Costa Rica où, aurait-il affirmé, il possède une résidence.

Après son interpellation, M. Davidson a dû remettre son passeport avant d'être libéré. Mais la filière costaricaine inquiète les enquêteurs: il est difficile d'y entamer un processus d'extradition.

La Presse a appris qu'après avoir payé l'hypothèque de sa maison de Laval, récemment, Ian Davidson en a contracté une deuxième, de 215 000$, le 16 août dernier. Deux mois plus tard, selon deux voisins, une armée de policiers est arrivée chez M. Davidson, pour une journée de perquisition.

Quand un journaliste a cogné à la porte de la maison, hier après-midi et hier soir, personne n'a répondu. Le Jeep Patriot du mystérieux retraité trônait dans l'entrée de garage.

Ian Davidson, lui, était introuvable.

- Avec la collaboration de Francis Vailles