Depuis les premières manifestations étudiantes en février dernier, les journalistes ont couvert jour après jour la grève étudiante. Ce conflit, et la crise sociale qui a suivi, est considéré parmi les cinq événements les plus importants dans les médias québécois selon la firme de surveillance et d'analyse Influence Communication. Que penser de la couverture médiatique? Les citoyens sont-ils vraiment bien informés des enjeux? Commentaires de quelques observateurs objectifs.

Nathalie Collard LA PRESSE

La couverture médiatique de ce printemps québécois sera sans doute l'objet de nombreux colloques et ouvrages spécialisés. D'ici là, que dire du travail des journalistes pour rapporter et expliquer cette crise sociale sans précédent? Pour Thierry Watine, professeur au département d'information et de communication de l'Université Laval, «on observe un certain équilibre dans la couverture des événements. Certains sont très pro-gouvernement, d'autres très pro-étudiants, mais on peut dire que le conflit est couvert en long et en large. C'est un luxe qui nous permet de faire un tri.»

Même son de cloche de la part de Chantal Francoeur, professeure à l'École des médias de l'UQAM. «Si on veut s'informer, on peut. Il ne faut pas s'en tenir à un seul média mais en fouillant, on trouve de tout, du meilleur comme du pire.»

Très factuelle au début, la couverture médiatique des derniers jours a gagné en profondeur. C'est du moins l'avis de Florian Sauvageau, professeur émérite au département d'information et de communication de l'Université Laval et chercheur au Centre d'études sur les médias de la même université. «Depuis une dizaine de jours, les médias se sont réveillés, dit-il. Ce qui m'agaçait jusqu'ici, c'est que la couverture était on ne peut plus événementielle. On montrait le déroulement du conflit de minute en minute mais on ne fouillait pas les sujets. Dès qu'il y avait 20 étudiants devant un cégep, on envoyait une caméra. Or quand il y a moins de 100 personnes, ce n'est pas un événement.»

«Il manque de lenteur, de profondeur et de rigueur, poursuit son collègue Thierry Watine. On voudrait davantage de mise en contexte, de comparaisons et d'éléments historiques pour mieux comprendre.»

Les nouveaux outils du web permettraient d'enrichir la couverture afin de mettre davantage en contexte le conflit étudiant. Or aux yeux de Bruno Boutot, les médias n'ont pas su saisir cette opportunité d'innover. «On a vu davantage d'innovation de la part des étudiants (ligne du temps, pages facebook, etc.) que des médias, observe ce spécialiste et consultant en stratégie des médias sur le web. Le web offre de l'espace, on pourrait par exemple publier de très grandes photos du conflit, regrouper toutes les opinions dans un même lieu. Et pourquoi les médias traditionnels ne font pas de la curation comme le Huffington Post, en rassemblant tout ce qui s'écrit sur la grève à l'international, par exemple? Les possibilités sont infinies mais on ne les exploite pas.»

Même son de cloche de la part de Chantal Francoeur de l'UQAM. «Une des choses qui m'a frappée, dit-elle, c'est la difficulté pour les médias et les journalistes de traiter de ce qui ne rentre pas dans les cases habituelles. Prenons la CLASSE. Cette association présente une conception différente de la démocratie qui ne correspond pas à ce que nous connaissons. La difficulté c'est: comment traiter cela? L'utilisation du web aurait permis d'expliquer son fonctionnement plutôt que de la présenter comme une entité déviante par rapport à la norme.»

La présence de la télévision étudiante CUTV est également venue bousculer les idées reçues dans les médias traditionnels selon la professeure de l'UQAM. «Non seulement CUTV a-t-elle poussé certains médias à couvrir les manifestations différemment mais sa présence nous oblige à nous poser des questions: qu'est-ce que le journalisme militant? Comment se pratique-t-il et jusqu'où peut-il aller? Quand on est un média militant, il faut que tu fouilles encore plus l'information. Est-ce que CUTV l'a fait? Ce sont des questions intéressantes à se poser en lien avec la couverture de cette crise. Peut-être y a-t-il trop d'opinions et pas assez de journalistes qui font du reportage à temps plein?»

Une période passionnée

Le Centre d'études sur les médias s'apprête à mener une étude scientifique de la couverture du conflit (il ne manque que l'approbation de son conseil d'administration), avec analyse de données, discussions de groupes, etc. «Peut-être que cette recherche nous montrera autre chose, mais pour l'instant, je trouve qu'il manque d'enquêtes et d'analyses dans la couverture, affirme Florian Sauvageau qui participera à cette recherche. Je n'ai pas tout lu ni tout vu mais le monde de l'information a changé et je trouve que les médias ne se sont pas adaptés. Il n'y a pas suffisamment de lieux où on fait la synthèse quotidienne. Il y a trop d'opinion.»

Ce commentaire, on l'a beaucoup entendu au cours des dernières semaines. Les chroniqueurs et éditorialistes sont montrés du doigt. Selon Thierry Watine, qui utilisera la couverture du conflit étudiant comme cas-type à la rentrée, il faut refaire la part des choses entre l'information et l'opinion. «Les journalistes doivent revenir à une couverture froide et distante», précise-t-il.

Il faut dire que depuis le référendum de 1995, on ne se souvient pas d'un moment aussi passionné dans la vie publique québécoise. Pour Pierre Tourangeau, ancien journaliste politique aujourd'hui ombudsman à Radio-Canada, le ton est clairement émotif. «Les opinions sont très tranchées, explique ce vieux routier de l'information qui précise que son bureau a reçu environ 300 plaintes depuis le début du conflit, soit 50 % de plus qu'à l'habitude. Les plaintes sont partagées 50-50. On reproche à Radio-Canada de trop donner la parole aux étudiants. D'autres estiment qu'on est trop durs avec eux. Les gens regardent les nouvelles avec le prisme de leur opinion.»

Ce trop-plein d'émotion a débordé dans les réseaux sociaux. À mi-chemin entre l'espace de discussion et le champ de bataille, le site de microblogage Twitter est devenu le théâtre de plusieurs affrontements passionnés, parfois agressifs. «Personne ne se prive de s'exprimer et c'est normal, note le professeur Thierry Watine. Il n'y a pas beaucoup de filtres dans les réseaux sociaux et on assiste à une liberté de circulation des propos et des idées. Malheureusement, on assiste aussi à un niveau d'invective et de vocabulaire assez faible.»

Aucune étude approfondie du rôle des réseaux sociaux -qu'il s'agisse de Twitter, de Facebook ou encore d'Instagram- n'a encore été publiée. Par contre, une firme de Québec, Sciencetech, s'est penchée sur le rôle de Twitter durant le mois de mai en analysant le contenu des conversations entre les étudiants, les policiers et les médias. On note par exemple que les mots-clics #ggi, #manifencours et #casserolesencours auraient généré 700 000 publications (la marge d'erreur de l'étude est de plus ou moins 12 %). Le contenu des tweets touchait principalement des manifestations, de la hausse des frais et de la loi 78. Les auteurs notent en outre que les carrés rouge avaient dominé la discussion, les carrés verts et blancs ne représentant que 12 % du contenu des échanges. Quelques observateurs et spécialistes du web ont remis en question la démarche de Sciencetech (on peut par exemple lire l'avis de la consultante web Josée Plamondon) mais pour l'instant, il s'agit de la seule étude connue sur le rôle de Twitter dans le conflit. (On peut consulter l'étude ici)

Enfin, de l'avis général, la crise étudiante a révélé une profonde méconnaissance du rôle et du fonctionnement des médias. Pour l'ombudsman de Radio-Canada, il existe une incompréhension du travail des journalistes. «Il y a des nuances que les gens ne font pas, note Pierre Tourangeau. Les gens ne comprennent pas, par exemple, qu'on ne soit «pas gentil» avec quelqu'un en entrevue.» Même son de cloche de la part de Chantal Francoeur, professeure à l'École des médias de L'UQAM. «Il y a de l'éducation à faire, affirme cette ancienne jorunaliste de Radio-Canada. Les dérives des médias ne justifient pas les attaques qu'ils ont subies sur le terrain. Il fût une époque où on disait: «laissez passer les représentants du public. Il faut revenir à cette époque.»