Le démantèlement du campement Notre-Dame, à Montréal, a brutalement rappelé que l’itinérance est loin de se résorber, alors que la pandémie ne fait qu’aggraver les choses. La Presse a passé la nuit dans un refuge avec ces battants pour voir comment on y vit, en cette ère troublée.

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

17 h 30. La nuit est encore douce. Dans cette petite rue du Vieux-Longueuil, l’église Notre-Dame-de-Grâce perce l’obscurité. À sa porte, un petit attroupement bat des pieds et des mains pour se réchauffer.

« C’est quoi, le souper, ce soir ? », lance l’un d’entre eux. Bœuf aux carottes et purée de patates, lui répond un autre.

Après quelques blagues et cigarettes échangées, les portes s’ouvrent enfin aux usagers de La Halte du coin, un refuge d’hébergement mis sur pied dans l’urgence de la pandémie. La Presse est allée y passer une nuit incognito, afin de rencontrer ces nouveaux et anciens visages de l’itinérance, mais aussi pour témoigner de ce qu’est la vie au refuge.

Ici, plus besoin de répéter les consignes. La plupart connaissent le processus par cœur. Les femmes d’abord, suivies des nouveaux usagers, puis des réguliers. À l’entrée, un intervenant social leur attribue un lit, une couverture et un numéro de casier.

À l’intérieur, l’air est chaud et sec. Un sapin de Noël généreusement décoré surplombe la salle, seul rappel de ce temps des Fêtes particulier. « On est à côté ! », se réjouit Valérie en s’adressant à sa voisine de lit. Ce soir, elles sont les seules femmes qui dormiront au refuge.

Moins de 48 heures après son ouverture en août, La Halte du coin affichait déjà complet. Depuis, le centre accueille chaque nuit de 15 à 25 personnes.

« L’itinérance sur la Rive-Sud est cachée, mais ça ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Elle n’est pas comme à Montréal, où on la voit dans les métros, dans la rue », explique Nicholas Gildersleeve, directeur général de La Casa Bernard-Hubert.

C’est important que la réflexion sur l’itinérance sorte de Montréal. On le dit toujours, l’itinérance n’a pas d’adresse.

Nicholas Gildersleeve, directeur général de La Casa Bernard-Hubert

Son organisme, qui codirige le projet de La Halte du coin, craignait de devoir fermer ses portes en novembre dernier, faute de financement. Le cri du cœur du refuge a finalement été entendu par le CIUSSS de la Montérégie-Centre, qui lui a versé 600 000 $. Le centre pourra ainsi maintenir ses services jusqu’en mars 2021.

« On est contents, parce qu’il y a vraiment un besoin ici. Oui, notre but ultime, c’est qu’on n’existe plus, mais on n’est pas encore rendu là. »

« T’es une vraie tough »

20 h. La cohue des admissions s’est calmée. Lyne prépare son lit. Elle y étale une épaisse couverture imprimée de petits oursons, et fait d’une serviette de douche bourgogne un semblant d’oreiller.

« Ta première nuit d’itinérance, c’est pas drôle. C’est rough. Ça fait mal à l’orgueil », raconte-t-elle. La sienne, elle l’a passée au campement Notre-Dame, au printemps dernier. Elle y possédait deux tentes, « pleines de stock ».

En octobre, à l’approche de l’hiver, elle a tout laissé derrière. « La nuit, j’avais tellement froid. C’était glacial. Je ne pouvais plus dormir. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le campement de la rue Notre-Dame sous la neige, le 25 novembre dernier

Après le démantèlement du campement, plusieurs de ses occupants ont d’ailleurs refusé d’être redirigés vers les refuges, notamment en raison de leurs règles et horaires qui ne correspondent pas toujours à leur rythme de vie.

Pour Jacques, c’est une situation qu’il est prêt à assumer, si c’est pour avoir un lit et un toit sous lequel dormir. Assis à deux mètres de là, il écoute l’histoire de Lyne avec de grands yeux. « Moi, ça fait quatre ans que je fais ça, pis j’ai jamais couché dehors. Je sais pas comment t’as fait. T’es une vraie tough », s’étonne-t-il.

Elle ébauche un sourire las avant de poursuivre.

Avec la pandémie, tout est restreint. Il n’y a plus de place dans les centres. J’ai pas eu le choix.

Lyne, rencontrée au refuge La Halte du coin

Avant La Halte du coin, l’Abri de la Rive-Sud était le seul service de première ligne offert aux personnes en situation d’itinérance dans la banlieue. Selon M. Gildersleeve, le manque de services – et surtout la difficulté d’accès à ces services – est un défi préoccupant sur la Rive-Sud.

« C’est immense comme territoire. Quand quelqu’un de Saint-Hyacinthe, de Granby ou de Valleyfield doit passer la nuit dans un refuge, il fait comment pour s’y rendre ? Les différents ordres de gouvernement doivent prendre leurs responsabilités aussi. Ce n’est pas normal que ce soit le communautaire qui s’occupe de ça. »

Jusqu’à la dernière minute

21 h 30. Une mélodie interrompt les conversations. Muni de sa guitare rose flamant, Martin se livre en concert devant un public distrait. De Serge Fiori à Gerry Boulet, rien n’échappe à son répertoire. « C’est le musicien attitré ici », précise Jacques.

Une intervenante se tire une chaise près du chanteur, et ils interprètent en duo T’es mon amour, t’es ma maîtresse de Jean-Pierre Ferland. À côté, un jeune couple s’embrasse.

« Et plus ça va, et plus t’es mon ami », chantent les échos.

À cette heure, la plupart des usagers sont déjà couchés. Entre une personne agitée qui n’arrive pas à dormir et trois autres qui ronflent, les nuits sont bruyantes, ici. Toutes les minutes de repos comptent, jusqu’à la dernière.

7 h. Une sonnerie retentit. La nuit a été courte. Il faut plier bagage, quitter le local pour que tout soit désinfecté et qu’on prépare les lieux pour la prochaine nuit.

Comme la veille, le petit attroupement bat des pieds et des mains pour se réchauffer. Il neige, ce matin-là.

« C’est beau, on dirait que c’est Noël », remarque un jeune homme.

Derrière lui, quelques usagers discutent de leurs plans pour la journée. L’un va passer du temps avec sa copine, l’autre doit aller faire quelques emplettes. Chose certaine, ils se retrouveront ce soir, même heure, même endroit. Sur la Rive-Sud, le choix est limité.

La direction de La Halte du coin était au courant du passage de La Presse, et s’est assurée que la journaliste n’occupe pas un lit aux dépens d’un usager. En outre, La Presse a dédommagé l’organisme pour ce que son passage lui a coûté, notamment en lui remboursant le prix de son repas.