« C’est ma dernière photo avec elle… »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Sur la photo, on voit Jean-Pier Gravel et sa grand-maman Clémence.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-PIER GRAVEL

Clémence Fugère et son petit-fils Jean-Pier Gravel, le 12 mai 2019

Sous un ciel de mai, près d’Amos. Un dimanche d’une autre époque. Cette époque pas si lointaine où l’on pouvait encore se coller à nos vieux et nos vieilles préférés, sans peur, sans masque.

Ça lui fait drôle de se voir. Lui, en t-shirt. Elle, avec son manteau et son foulard. On dirait qu’ils ne s’entendent pas vraiment, elle et lui, sur le temps qu’il fait. Mais sur le bonheur d’être ensemble, ça, oui.

« On dirait qu’il y avait une chaleur que je ressentais, juste d’être à côté d’elle. »

Comme un manteau invisible que les grands-mères déposent par magie sur les épaules de leurs petits-enfants.

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Clémence Fugère s’est éteinte le 3 juin dernier à l’âge de 94 ans. L’animateur et entrepreneur ne pourra plus jamais être à côté d’elle, comme sur la photo. Mais elle est encore à côté de lui à travers un très beau projet que Jean-Pier a imaginé en pensant à elle lorsque la pandémie a frappé de plein fouet dans les CHSLD.

Le projet s’appelle « Le moment de votre lettre ». Et c’est la photo de Jean-Pier et de sa grand-mère qui le chapeaute. Une photo qui l’émeut, lui rappelant ce beau dimanche du printemps 2019 où sa belle Clémence était assez en forme pour sortir du CHSLD. Ils avaient mangé en famille, ils avaient ri, ils s’étaient serrés dans leurs bras… Puis, elle était partie, en rigolant, avec son manteau rouge.

C’est l’image que je garde de ma grand-mère.

Jean-Pier Gravel

Lancée en avril dernier, l’initiative est à la fois toute simple et lumineuse : en ces temps si difficiles, il s’agit de permettre à des personnes âgées esseulées de recevoir gratuitement chaque semaine, pendant un an, une lettre rédigée pour elles par des artistes québécois.

À défaut de pouvoir offrir ses bras en CHSLD, Jean-Pier s’est dit que ce serait une façon de se sentir un peu moins impuissant. « Comme tout le monde, j’étais vraiment sous le choc de constater le feu qui était pris dans les CHSLD. Je ne pouvais pas soigner ces gens. Mais je me disais : ce n’est pas vrai que je ne vais rien faire… Si on peut apporter un petit peu de réconfort, une petite lueur, allumer un réverbère de plus, eh bien ! on va le faire… »

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Si Jean-Pier a choisi d’appeler le projet « Le moment de votre lettre », c’est pour faire contraste avec d’autres « moments » imposés dans une routine en CHSLD. « On dit beaucoup aux aînés : “C’est le moment de vos pilules. C’est le moment de votre repas. C’est le moment de se laver…’’ Ils ont peu de choix. »

Le moment de leur lettre leur appartient.

Qu’ils la lisent ou pas, c’est leur choix. C’est un moment que je souhaitais, très humblement, rempli d’un peu plus de lumière, de réconfort, de bienveillance.

Jean-Pier Gravel

Plus de 2000 personnes se sont inscrites ou ont inscrit le courriel d’un proche afin de recevoir la lettre virtuelle. Dans certaines résidences, on en imprime des dizaines de copies et on les distribue tous les vendredis. Parfois, ce sont des proches qui la lisent au téléphone à leurs parents confinés qui n’ont pas accès à un écran. Le dimanche, sur la page Facebook du « Département des moments », on peut aussi écouter l’auteur de la semaine lire lui-même sa lettre. Certaines, comme celle de Michel Rivard, sont devenues virales – plus de 240 000 écoutes.

Les lettres se suivent et ne se ressemblent pas. Certaines sont un hommage à des grands-parents. D’autres, une réflexion sur notre époque. Certaines font rire. D’autres émeuvent. On y évoque la vie, la mort, le temps qui passe, l’amour, la solitude, la vieillesse, l’espoir…

Le fait que la lettre soit disponible en format audio et non en vidéo n’est pas un hasard. « J’avais envie que ces mots soient chuchotés dans les oreilles des aînés et de tous ceux qui ont besoin de réconfort. »

Quelques exemples de paroles chuchotées…

Simon Boulerice : « Je redécouvre les vertus du téléphone. Pas pour se texter. Pour se parler. Ça faisait longtemps que l’on ne se parlait pas au téléphone, grand-maman et moi. Tous nos appels se sont toujours terminés de la même manière.

— Je t’embrasse…

— Je t’embrasse.

— Je t’aime…

— Je t’aime.

— Bye bye…

— Bye bye. 

Les nouveaux appels n’y changent pas. Ça me manquait, ce rituel-là. Ce jeu d’échos plein d’amour. »

Michel Rivard : « Comme je l’ai écrit dans ma chanson Et on avance, “Demain n’est jamais celui qu’on pense’’, mais on peut et on doit rêver, c’est gratuit. À partir du moment où on s’accepte tel qu’on est, avec notre âge et nos bobos, et qu’on apprécie le temps qui passe, on a le droit de rêver les projets les plus fous. Le pire qui peut arriver, c’est qu’ils se réalisent. »

Varda Étienne : « Si j’ai la personnalité forte que j’ai toujours eue, je le dois à cette femme, cette grand-mère aimante, que j’ai aimée, que j’aime encore et que j’aimerai jusqu’à mon dernier souffle. Atypique pour une Haïtienne de sa génération, elle ne se laissait pas piétiner, non monsieur ! »

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Semaine après semaine, depuis sept mois, Jean-Pier reçoit des témoignages de lecteurs et d’auditeurs qui disent à quel point ces mots chuchotés les touchent, les apaisent, leur donnent un peu d’espoir…

Des auditrices comme Louise qui lui confient comment, le temps d’une lettre, elles se sentent un peu moins seules. « Merci à vous de penser à nous, les aînés, les personnes seules, ça fait du bien. […] J’ai perdu mon mari il y a juste un an et la solitude est la chose la plus terrible qui peut nous arriver. Tu as beau regarder dans chaque pièce, personne pour te souhaiter un bon matin, te prendre dans ses bras pour consoler ta peine, te dire que ça sent bon, que tu es encore jolie, personne pour aller marcher, regarder un film, jouer à un jeu, etc. Toujours seule avec soi, même à croire ou espérer que quelqu’un finira par te répondre. »

Ou cette autre Louise, qui s’ennuie plus que tout de pouvoir serrer dans ses bras ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants, et trouve dans cette lettre une douce consolation. « Avoir quelqu’un qui me fait un câlin, me prend la main ou par le cou… Je suis en manque de tendresse. Je compense par des sucreries, c’est mon péché mignon. Et cette dose d’amour que tu m’envoies. Merci beaucoup. Elle goûte encore meilleur que le chocolat. »

Ces mots touchent Jean-Pier droit au cœur.

C’est vraiment une petite idée d’un gars bien ordinaire. Mais il y a vraiment des aînés pour qui c’est un moment fort de la semaine. Certains qui disent même : c’est LE moment que j’attends le vendredi.

Jean-Pier Gravel

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Clémence est décédée quelques semaines après le lancement de ce courrier du cœur pandémique. Jean-Pier avait toutefois eu le temps de lui parler de son projet. Et lorsqu’il l’a présenté, en entrevue à Salut Bonjour en avril dernier, il sait que sa grand-mère, le regard fier, était à l’écoute. « Mon père, qui était avec elle à Amos comme proche aidant, a vu la réaction sur son visage. Elle a reconnu son petit-fils qui fait de la télé. Elle a vu le projet. Et ça m’a rendu très, très fier… »

Fier comme un petit-fils qui n’oubliera jamais la chaleur du manteau invisible de sa grand-mère.

> Inscrivez un proche au « Moment de votre lettre »

> Consultez la page Facebook du projet