Partout, des femmes se font surprendre par des photos de pénis sur leur téléphone : dans le métro, au gym, au restaurant, à l’université. Au Canada, contrairement à d’autres pays, l’envoi de photos sexuelles non sollicitées entre adultes n’a jamais été puni… ou presque. Notre journaliste donne la parole à des femmes visées et questionne des hommes qui diffusent leurs parties génitales sans consentement. Comment réagissent-elles ? Pourquoi le font-ils ?

Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

Maeva Cross surfait sur son téléphone, en attendant son tour au service à la clientèle du IKEA de Montréal, quand une image de pénis est apparue sur son écran, il y a environ un an. Choquée, la femme de 37 ans a demandé à son copain de s’occuper du remboursement de leur bibliothèque et elle s’est précipitée à l’extérieur.

« Je suis sortie du magasin parce que j’avais l’impression que quelqu’un était en train d’épier ma réaction. J’étais très mal à l’aise et je n’avais pas envie qu’on me regarde. »

Maeva Cross est loin d’être la seule femme à avoir reçu une photo sexuelle non sollicitée – des « dick pics », dans le langage courant. Au Québec, plusieurs personnalités comme l’humoriste Mariana Mazza, la journaliste Chantal Machabée et l’animatrice Pénélope McQuade ont publiquement dénoncé, dans des publications sur les réseaux sociaux, des hommes qui leur avaient envoyé des images de leurs bijoux de famille. La chanteuse La Bronze a elle aussi signalé un artiste qui lui a envoyé une photo de pénis, le mois passé. « Je me suis sentie si agressée que j’ai fait une crise d’anxiété d’environ deux heures […] Please guys STOP. Trouvez-vous des hobbys qui n’impliquent pas l’imposition de votre pénis », a-t-elle écrit sur Instagram.

PHOTO TIRÉE D’INSTAGRAM

Dans une story Instagram, l’humoriste Mariana Mazza a publié la photo – sans filtre – d’un pénis qu’elle a reçue.

Mais il n’y a pas que des vedettes qui reçoivent des images sexuelles non sollicitées. Plus de la moitié des femmes (53 %) de 18 à 29 ans affirment avoir reçu des images explicites qu’elles n’avaient pas demandées, selon une étude sur le harcèlement en ligne effectuée par le Pew Research Center, un important centre de recherches américain.

Marie-Pascale Béland, elle, soulevait des poids à son gym quand un sexe d’homme est apparu sur son téléphone, il y a environ un an. L’enseignante au secondaire a ciblé trois adolescents qui riaient dans un coin. Elle ne s’est pas gênée pour leur dire sa façon de penser.

C’est peut-être un geste qui n’atteint pas notre intégrité physique, mais ça vient tout de même nous toucher psychologiquement. C’est une forme de cyberintimidation, de harcèlement sexuel.

Marie-Pascale Béland

Léa Franck a pour sa part reçu une image d’organes masculins alors qu’elle se trouvait dans le métro de Montréal, en novembre dernier. Celle qui travaille en télévision a tenté de cacher sa réaction. « C’était non sollicité ! Celui qui envoie l’image doit chercher le thrill de te mettre mal à l’aise. Il te place en espèce de position de soumission », dit Mme Franck.

Maeva Cross, Marie-Pascale Béland et Léa Franck ont reçu des photos de pénis parce que la fonction AirDrop de leur iPhone était ouverte à tous. AirDrop permet d’échanger rapidement des documents sans passer par une adresse courriel ou par un numéro de téléphone. L’émetteur et le récepteur doivent se trouver à moins de neuf mètres l’un de l’autre.

Même si le destinataire peut refuser l’image, il a un aperçu clair et net de la photo, soulève toutefois Pierre Bécotte, président du Centre iTech, une boutique spécialisée dans les produits Apple. « Il faudrait en effet qu’Apple développe un filtre pour ce genre de connerie », affirme-t-il.

La solution pour se prémunir contre ce genre d’images est de désactiver la fonction AirDrop ou de la rendre uniquement accessible à ses contacts.

Sites de rencontre ciblés

Mais l’envoi de photos sexuelles non sollicitées ne se fait pas seulement par AirDrop.

Néhémie Fleurant fréquente des sites de rencontre par intermittence depuis six ans. Sur ces plateformes, elle se présente comme une femme cherchant des « relations à long terme ». « Je dis que j’ai une routine et que je cherche quelqu’un pour battre mon frère et ma belle-sœur à des jeux de société », explique-t-elle. La femme de 31 ans affiche quelques photos de son visage ; aucune en maillot de bain.

En six ans, elle ne compte plus le nombre de fois où elle a reçu des images de pénis en érection alors que la conversation n’avait rien de sexuel. En décembre dernier, Néhémie, qui travaille dans un organisme gouvernemental, interrogeait un homme sur ses plans pour le temps des Fêtes et lui demandait s’il allait passer Noël en famille quand celui-ci lui a écrit « cadeau de Noël ». Le message était accompagné d’une image de son organe… ou d’un organe. Car certains sites permettent aux hommes d’améliorer l’aspect de leurs organes génitaux grâce au traitement de photos ou de choisir un pénis parmi une banque d’images.

Chaque fois, ça me prend par surprise. Il n’y a pas d’avertissement. C’est dégoûtant. Même si je trouvais le gars intéressant, il n’y a plus de suite possible. Pour moi, c’est le cliché de l’homme en imperméable qui flashe quelqu’un sur la rue, mais ça se passe maintenant sur l’internet.

Néhémie Fleurant

Dans la dernière année, Johanick Gourde estime qu’elle a reçu une vingtaine de « dick pics » sur les très populaires sites de rencontre Plenty of Fish et Badoo. La célibataire a trouvé une manière originale de répondre à ses assaillants : elle leur renvoie la photo des organes d’un autre homme.

« Soit que je me fais insulter, soit que je n’en entends pas parler, soit que je me fais bloquer. Disons que je n’ai pas eu de réponses positives, que personne n’a ri de ma blague », souligne Mme Gourde.

ILLUSTRATION JULIEN CHUNG, LA PRESSE

Les sites de rencontre Plenty of Fish, Zoosk et eHarmony n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue. Badoo a pour sa part annoncé, le 1er juillet dernier, qu’il censurait dorénavant les « dick pics » grâce à un filtre. Le site Réseau contact affirme quant à lui qu’un employé évalue le profil de chaque nouvel adhérent avant de le mettre en ligne. « Ceci inclut le choix de son pseudonyme, ses photos, ainsi que le texte ajouté comme descriptif de sa fiche, explique Sophie Goulet, directrice marketing de la plateforme. Notre choix est ferme quant au choix des images pouvant être affichées dans les profils, autant les photos publiques que privées. » Seules les photos qui ont été approuvées peuvent être échangées sur la messagerie privée de Réseau contact.

Les sites de rencontre Tinder et EliteSingles ne permettent pas, quant à eux, l’échange d’images par leur messagerie privée. Bumble a aussi un filtre pour bloquer les images de pénis.

« Elles ne sont pas mineures »

Pour tenter de comprendre les motivations des hommes qui envoient des photos de pénis, nous avons créé le profil d’une femme sur le site de rencontre Plenty of Fish. Une centaine d’hommes sont entrés en contact avec nous. Parmi eux, un seul nous a envoyé une photo sexuelle non sollicitée : un pénis en érection.

Dans l’heure ayant suivi notre inscription, Joestar88 nous a écrit sur la messagerie privée du site de rencontre. Après quelques messages sur nos emplois du temps respectifs, le Lavallois nous a demandé notre numéro de téléphone cellulaire. Un matin, il nous a envoyé une photo de lui buvant un café. L’image était accompagnée de la courte phrase : « I am horny » (« je suis excité »). La seconde suivante, il nous présentait sa verge en érection et le message : « u will love it » (« tu vas l’aimer »).

Dès cet instant, Joestar88 s’est montré très insistant, nous demandant de voir nos seins à 17 reprises en un peu plus de 24 heures. Nous lui avons plutôt proposé une rencontre, ce qu’il a accepté en disant « we fuck in car » (« nous allons baiser dans auto »).

Joestar88, Nicholas de son vrai prénom, nous a donné rendez-vous devant un diner de l’Ouest-de-l’Île. L’homme de 29 ans, mesurant 1,70 m plutôt que 1,90 m comme il le prétendait sur le site, s’est présenté en tremblant, l’air nerveux. Avant même de lui annoncer que nous étions journaliste, il a voulu quitter l’endroit, prétextant qu’il avait oublié ses clés dans sa voiture.

Nicholas a expliqué qu’il envoyait seulement ses photos érotiques aux femmes qui en faisaient la demande. Lorsque nous lui avons dit que nous n’avions rien sollicité, il s’est défendu. « Mais les femmes à qui je les envoie, elles ont toutes plus de 18 ans. Elles ne sont pas mineures », a-t-il expliqué vêtu de son chandail et de son pantalon de coton ouaté défraîchi.

Tomtom003, lui, a envoyé une photo de son pénis sur le site Plenty of Fish à l’une des femmes que nous avons interviewées pour ce reportage, quelques heures avant notre entretien. Nous avons donc donné rendez-vous à Tomtom003 dans un bar montréalais.

Celui qui se prénomme Robin confirme qu’il a eu des « euphories mentales » et qu’il a envoyé des photos de ses organes génitaux à des femmes.

Les gens envoient des dick pics, c’est parce que ça marche. Ôte-toi ton sac de sur la tête et tes lunettes roses, ça marche.

Robin, alias Tomtom003

Quand nous lui avons suggéré que certaines femmes pouvaient être « choquées » par ce geste, il s’est emporté. « Je m’en câlisse. Tu ne penses pas qu’il y a des filles qui me choquent, moi ? Vous, les filles, pensez-vous à l’autre des fois ? C’est rare. Vous pensez à vous. Vous voulez vous faire aimer », a-t-il dit, en levant le ton.

Obtenir quelque chose en retour

L’an dernier, un groupe de chercheuses de l’Université polytechnique de Kwantlen, en Colombie-Britannique, a publié les résultats de ses recherches sur le sujet dans The Journal of Sex Research. Il s’agit de l’une des rares études, sinon la seule, à se pencher sur cette question.

Les chercheuses ont sondé 1087 hommes. Parmi eux, 523 avaient déjà envoyé des photos explicites à des femmes qui n’en avaient pas fait la demande. La moyenne d’âge de ces hommes était de 24 ans, plusieurs avaient des études universitaires, et ils montraient un niveau de narcissisme plus élevé que l’échantillon d’hommes n’ayant jamais envoyé de photos-phallus.

« Le plus souvent, les hommes disaient qu’ils envoyaient des photos de leurs organes génitaux dans l’espoir de recevoir quelque chose de similaire », explique Cory Pederson, directrice de recherche, en entrevue téléphonique avec La Presse.

Les chercheuses ont en effet présenté une vingtaine de « motifs » poussant les hommes à envoyer des photos de leur pénis. Ceux-ci pouvaient choisir plus d’une réponse. Ainsi, 51 % des répondants ont affirmé avoir envoyé des photos explicites dans l’espoir de recevoir des images sexy en retour, 53 % ont dit le faire pour manifester leur intérêt à la destinataire, 36 % souhaitaient une relation sexuelle en échange et 21 % se disaient qu’en envoyant suffisamment d’images, ils finiraient par obtenir une réponse positive.

Aussi, 24 % des répondants ont affirmé être fier de l’apparence de leur pénis et vouloir le faire partager aux autres, 10 % ont dit qu’envoyer une photo de leur organe leur procurait un sentiment de contrôle sur la destinataire, puis 6 % ont admis éprouver de l’aversion envers les femmes et que leur faire parvenir des images explicites leur procurait un sentiment de satisfaction.

Dans 82 % des cas, les hommes espéraient « exciter sexuellement » leur interlocutrice, mais 17 % voulaient les « choquer », 15 % « leur faire peur » et 11 %, les « dégoûter ».

Une accusation pour une « dick pic » ?

Un homme qui envoie des photos sexuelles peut-il être arrêté et même accusé d’un crime ? Dans des territoires comme le Danemark, l’Écosse ou Singapour, et des États comme le Texas et la Caroline du Sud, l’envoi de photos explicites non sollicitées est punissable d’une sanction allant d’une amende à la discrétion du juge à une peine de prison de trois ans. Qu’en est-il au Canada ?

ILLUSTRATION JULIEN CHUNG, LA PRESSE

Actions indécentes

Le criminaliste montréalais Stephen Angers est d’avis qu’une personne qui envoie une photo sexuelle sans consentement pourrait être accusée d’actions indécentes. « Mais à ma connaissance, il n’y a jamais eu d’accusation dans ce genre de cas », précise le spécialiste du droit criminel. L’action indécente est punissable de 18 mois à 2 ans de prison. Une source à la Sûreté du Québec a en effet indiqué « que les enquêteurs se concentrent davantage sur la distribution de pornographie et l’exploitation sexuelle de jeunes enfants que sur l’envoi d’images sexuelles non sollicitées entre adultes ». Un adulte qui envoie une image de pénis à un mineur commet du leurre. Ce crime est passible d’une peine de 6 mois à 14 ans de prison. Si une personne diffuse des images sexuelles d’un mineur, il s’agit plutôt de distribution de pornographie juvénile. Cette infraction est passible d’un emprisonnement maximal de 14 ans ; la peine minimale étant de un an.

Exhibitionnisme ?

La plupart des 10 femmes à qui nous avons parlé dans le cadre de ce reportage ont comparé les « dick pics » à de l’exhibitionnisme. « Pour moi, c’est la version moderne du gars qui ouvre son pantalon sur la rue », a dit Isabelle Ganache, une femme de 42 ans qui a récemment reçu une photo sexuelle non sollicitée par AirDrop, alors qu’elle se trouvait dans le métro. Mais dans les faits, il ne s’agit pas d’exhibitionnisme au sens de la loi. L’article 173 (paragraphe 2) du Code criminel stipule que « toute personne qui, en quelque lieu que ce soit, à des fins d’ordre sexuel, exhibe ses organes génitaux devant une personne âgée de moins de 16 ans est coupable ». Quand les photos d’organes génitaux sont envoyées à des adultes, il ne s’agit donc pas d’exhibitionnisme.

En milieu de travail

Un travailleur syndiqué, protégé par une convention collective, et un salarié, couvert par la Loi sur les normes du travail, ont des recours contre un collègue ou un patron qui envoie des photos sexuelles non sollicitées. « En 2012, il y a eu un cas comme ça, explique MMaroussia Lévesque. L’employé envoyait des photos et des vidéos pornographiques. Ce n’était pas nécessairement son corps, mais c’était tout de même des photos de nature sexuelle non sollicitées. Ça faisait partie d’un pattern plus large de harcèlement. » L’employé a perdu son emploi.

Vengeance pornographique

Dans un contexte de vengeance, l’envoi de « dick pics » ou de toute autre photo explicite est illégal au Canada, et ce, depuis mars 2015. La loi avait été adaptée après le suicide de deux adolescentes, Amanda Todd et Rehtaeh Parsons, qui avaient vu leurs photos diffusées sur l’internet sans leur consentement. « La loi se développe après des tragédies, souligne MMaroussia Lévesque. Dans le cas d’une dick pic, c’est peut-être moins tragique. C’est poche d’en recevoir, c’est agressant, mais les répercussions sur la vie privée de la victime sont beaucoup moindres que l’atteinte à la réputation. »

Des photos « célèbres »

Tony Clement, ancien président du Conseil du Trésor et ministre de l’Industrie, a dû démissionner de la Chambre des communes après avoir envoyé des photos de son pénis, en 2018, à ce qu’il croyait être une femme. Il s’adressait en fait à des individus qui ont tenté de l’escroquer en le menaçant de divulguer les images. Deux hommes de la Côte d’Ivoire ont été arrêtés dans cette affaire. Mais c’est Anthony Weiner qui a le plus contribué à populariser l’expression « dick pics ». À l’été 2011, des médias américains ont rapporté que le politicien démocrate avait utilisé son compte Twitter pour envoyer des photos de son pénis à des femmes. Le politicien a démissionné du Congrès. En 2017, il a été accusé d’avoir « sexté » avec une mineure de 15 ans. Il a plaidé coupable et reçu une peine de 21 mois d’emprisonnement.