Ils rempliront un immense avion de dizaines d’animaux, mais ne rapporteront surtout pas de chauves-souris ou de pangolins. De retour au bercail après un long séjour en Chine, un groupe d’expatriés canadiens et américains s’apprête à noliser un Airbus A380 à Shanghai pour rapporter leurs petites bêtes, interdites de vol dans les avions chinois.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

L’opération, appelée « Mission ImPawsible », leur coûtera collectivement environ 500 000 $US. « On pense rapatrier environ 200 chats et chiens. Les plus gros animaux auront leur propre siège, à l’avant de l’avion. Les chiens devront porter une muselière et les chats voyageront dans des cages à l’intérieur de la cabine, au pied de leurs maîtres », explique Mathieu Cormier, ancien diplomate du gouvernement québécois établi à Shanghai depuis neuf ans, qui a participé à l’organisation du projet.

PHOTO FOURNIE PAR MATHIEU CORMIER

Mathieu Cormier, ancien diplomate du gouvernement québécois établi à Shanghai depuis neuf ans et l’un des instigateurs de l’opération « Mission ImPawsible », en compagnie de son fils, Antoine

Certains passagers poilus recevront un sédatif pendant ce vol de 11 heures entre Shanghai et Vancouver, prévu le 18 juillet. De là, une trentaine de personnes rentreront au Québec avec leurs bestioles sur des vols intérieurs.

« C’est vraiment une initiative communautaire. Nous sommes plusieurs expatriés qui reviennent au pays parce que nous avons fini nos mandats en Chine, ou parce que nous voulons retrouver nos familles », explique-t-il.

Tout le monde a donné un coup de pouce, aidant avec ses contacts, pour trouver une façon de ramener ces chats et chiens.

Mathieu Cormier

Si la plupart des animaux reviennent au pays pour de bon avec leurs maîtres, d’autres, laissés derrière temporairement au début de la pandémie, vont retrouver leurs propriétaires après des mois de séparation. Une quarantaine d’entre eux seront rapportés par des bénévoles. C’est le cas des chats de Melanie Dolson, Bisoux et Delilah, qui sont restés à Shanghai quand la situation a commencé à dégénérer, début février, et que leur maîtresse est revenue au Canada.

PHOTO FOURNIE PAR MELANIE DOLSON

La chatte Bisoux et le chaton Delilah

« C’était angoissant. Je n’arrivais même plus à me faire livrer l’épicerie à mon appartement, alors j’ai décidé de revenir au Canada quelques jours. J’ai laissé mes deux chats à un service d’hébergement dans une famille locale, en me disant que ça durerait deux semaines, tout au plus. Finalement, la situation a continué à empirer », raconte-t-elle.

1800 $ par animal

Rapatrier ces animaux, une affaire relativement banale en temps normal pour des ressortissants étrangers, s’est révélé d’une complexité inouïe au temps du coronavirus. Les compagnies aériennes chinoises demandent jusqu’à 6000 $ pour un aller simple vers Vancouver, mais refusent catégoriquement d’accepter les animaux de compagnie à bord. Et puisque la Chine a complètement fermé ses frontières à la fin de mars aux voyageurs étrangers, la plupart des vols canadiens et américains qui les accepteraient sont annulés les uns après les autres, faute de passagers.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Alexandre Fortin et son chien font la sieste.

« C’est même difficile de trouver un vol pour sortir de la Chine pour les humains », raconte Victoria Martin-MacKay, résidante d’Ottawa qui habitait à Shanghai depuis 9 ans avec son conjoint, Alexandre Fortin, et leurs deux enfants. Le couple ramène le chien qu’il a adopté lorsqu’une amie est retournée en République tchèque au plus fort de la crise. « On a essayé de lui renvoyer son chien, mais c’était impossible dans les circonstances, alors on l’a adopté pour de bon », explique Mme Martin-MacKay. Affréter un vol nolisé en groupe « était vraiment la seule solution », renchérit son conjoint, qui dit quitter Shanghai avec un pincement au cœur.

Melanie Dolson a bien trouvé une compagnie de cargo qui acceptait de les prendre pour 5000 $. « Mais c’était très long. Ça aurait pris une semaine de déplacement en tout, et je ne voulais pas que mes chats se retrouvent dans la soute à bagages. »

Elle paiera finalement « une petite fortune » de 1800 $ par animal pour les ramener à Montréal, où Mathieu Cormier les lui donnera en mains propres. « J’ai vraiment hâte de les voir. Delilah était bébé quand je l’ai eue. Elle a passé plus de temps dans la famille d’accueil là-bas qu’avec moi. »

L’idée de noliser un avion est venue au groupe en voyant une initiative semblable réalisée par des expatriés aux îles Caïmans.

Avec les vols nolisés qui se multiplient pour l’exportation de matériel médical, les aéroports chinois sont très bien rodés pour ce genre d’opération. Ils ont des procédures très efficaces

Mathieu Cormier

Lors de l’embarquement à Shanghai, tous les voyageurs devront avoir une application de traçage sur leur téléphone affichant un code « QR » vert indiquant qu’ils n’ont pas été en contact avec des personnes infectées, ou qu’ils ne se sont pas déplacés dans des zones jugées dangereuses dans les jours précédant le vol. Les animaux, eux, devront être vaccinés et, dans certains cas, avoir une puce d’identification sous-cutanée, comme l’exige la réglementation canadienne.

Le groupe a lancé une campagne de sociofinancement sur GoFundMe pour réduire les frais colossaux du vol. La campagne avait récolté mardi près de 37 000 $, sur un objectif de 100 000 $.