Même les enfants battus font face à des délais exagérés avant d’être pris en charge par la DPJ de l’Estrie, dénonce une juge qui s’est penchée sur une fratrie qui a dû attendre les services sociaux dans un foyer violent.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Les discours rassurants de l’organisation, qui dit agir très rapidement dans les cas les plus urgents, ne passent pas le test de la réalité, selon la justice.

La juge Monique Lavallée a conclu que la protection de la jeunesse avait lésé les droits fondamentaux de deux enfants de 6 et 8 ans, victimes de claques et de coups de sandale de la part de leur mère. Une professeure a entendu leur récit et vu des égratignures sur le corps de l’un des enfants fin mai 2019. Un signalement a été fait, mais il a fallu plus d’un mois et un deuxième signalement, mi-juillet, avant que la DPJ n’intervienne.

Le « délai de plus de cinq semaines est inacceptable, a écrit la juge Lavallée. Les enfants ont été de nouveau victimes d’abus physiques suivant le premier signalement, et ce, en raison de l’inaction, certes involontaire, du Directeur. »

Il est inadmissible que des enfants vulnérables âgés de 6 et de 8 ans au moment du signalement, que l’on allègue victimes d’abus physiques, soient laissés seuls à leur sort sous la responsabilité de l’auteur présumé des abus.

La juge Monique Lavallée

La décision remonte à janvier, mais vient d’être rendue publique. La DPJ de l’Estrie est sous les projecteurs depuis le décès d’une fillette de 7 ans à Granby au printemps 2019.

Cet hiver, La Presse a levé le voile sur le calvaire d’enfants laissés par ces mêmes services sociaux dans un appartement insalubre où ils vivaient parmi les excréments de 12 chiens. Le même jour, le ministre Lionel Carmant a mis l’organisation sous tutelle.

« Je ne vois pas d’amélioration »

Dans sa décision, la juge Lavallée fustige surtout les excuses servies par les services sociaux chaque fois que l’une de leurs erreurs fait la manchette.

« Lorsque des situations déplorables sont médiatisées ou encore lorsque les délais sont dénoncés, parfois par les DPJ eux-mêmes, ces derniers se montrent par ailleurs rassurants en précisant que les cas urgents, les “code 1”, dont les situations d’abus physiques, sont toutefois traités sans délai », a écrit le magistrat.

« Ce n’est clairement pas toujours le cas et la soussignée ne peut croire que le hasard a voulu qu’elle soit saisie des trois seuls cas de cette nature au Québec. » C’est que la juge Lavallée dit s’être penchée sur trois cas de délais abusifs dans des dossiers de violence physique dans la dernière année : dans le pire cas, les enfants ont dû attendre huit mois.

Au CIUSSS de l’Estrie, qui chapeaute la DPJ locale, on assure que les deux enfants en question se portent bien.

« Nous sommes conscients des enjeux de nos listes d’attente et plusieurs actions ont été mises en place, depuis plusieurs mois, afin d’améliorer la situation, comme une réorganisation du travail de l’équipe de réception et traitement des signalements », a indiqué un porte-parole au nom de Johanne Fleurant, directrice de la protection de la jeunesse. « La situation à ce jour s’est améliorée et nous sommes engagés dans le déploiement des prochaines actions. »

Mais pour MValérie Dauphinais, qui représentait l’un des deux enfants de la fratrie, des enfants maltraités sont toujours mis en danger par les délais d’intervention de la DPJ régionale.

« Ce sont des situations qui arrivent trop souvent actuellement », a-t-elle dit en entrevue téléphonique. La mort de la fillette de Granby n’a pas entraîné de résultats concrets, selon elle : « Pour l’instant, je ne vois pas encore de différences, malheureusement. Je ne vois pas d’amélioration. »

« C’est certain qu’il y a des impacts [sur les enfants]. Ça ne peut pas faire autrement », a ajouté MDauphinais.